Qui est auditionné
Jean-Marc Jancovici est entendu sous serment par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la souveraineté et l'indépendance énergétique de la France, dans la deuxième audition de l'après-midi du 2 novembre 2022, alors que la commission vient à peine de s'installer et cherche à « brosser, de façon générale, le paysage énergétique de la France » avant d'entrer dans le processus décisionnel. Il est présenté comme professeur à Mines Paris, membre du Haut Conseil pour le climat et fondateur du Shift Project, mais précise d'emblée qu'il ne s'exprime « au nom d'aucune des instances » dont son nom est associé. Il intervient donc en expert/ingénieur du carbone et de l'énergie, à titre personnel, sur l'ensemble du champ énergétique (fossiles, nucléaire, renouvelables, métaux, mobilité, numérique).
La substance
Sa thèse centrale renverse le présupposé de la commission : « la France n'a jamais été indépendante énergétiquement depuis qu'elle a quitté l'ère des énergies renouvelables » et « aucun pays n'est indépendant ou souverain énergétiquement », du fait de l'imbrication des énergies et des métaux (pas de réacteur sans charbon, pas de panneau sans électricité, pas d'import de Chine sans pétrole). La vraie question n'est pas philosophique mais quantifiée : « de qui nous dépendons, dans quelles proportions et avec quelles aptitudes à nous retourner ».
Constat suivant : la perte de souveraineté dénoncée est déjà à l'œuvre et géologique. Le pic du pétrole conventionnel est passé (2008, lié aux subprimes), le pic gaz mondial est attendu en 2030, le charbon européen décline depuis 1950 ; les seize premiers fournisseurs de l'Europe verraient leur production divisée par deux avant 2050. D'où sa position la plus tranchée : « Je pense que nous ne réussirons pas à éviter la décroissance », déjà en cours en Europe depuis 2007-2008 (pic des m² construits, des tonnes chargées dans les camions). Les énergies décarbonées ne seront que des « amortisseurs ».
Sur la méthode, il vise les scénarios RTE et ADEME : « presque tous les scénarios énergétiques [...] plac[ent] l'économie comme une donnée d'entrée. Or [...] l'économie est une donnée de sortie », contrainte par les ressources. Sur le nucléaire, il défend une activité régalienne : « Le nucléaire n'a rien à faire dans un cadre privé », le coût dépendant du taux de financement (Hinkley Point à plus de 100 livres à 10 %, ~50 euros à 2 %). Il chiffre la dépendance nucléaire à « moins de 1 euro d'uranium par mégawattheure », distingue confort (années de stock d'uranium contre trois mois d'hydrocarbures) et indépendance, exclut la fusion « d'emblée » et plaide pour un effort massif sur la quatrième génération (déployable à quinze ans « en économie de guerre », EPR en jonction). Côté renouvelables, « la difficulté est dans le système et non dans l'objet » : un système majoritairement non pilotable est trop complexe. Il replace l'enjeu sur le pétrole et la mobilité des marchandises (« 30 % des camions transportent des denrées alimentaires »), juge le transport aérien condamné, et cadre la sobriété par une « hiérarchie des renoncements ».
Les enjeux et confrontations
L'audition se joue sur l'accusation de monomanie nucléaire. La confrontation la plus frontale vient de Julie Laernoes (Ecolo-NUPES) : « je ne comprends pas pourquoi [...] vous vous entêtez sur cette unique voie du nucléaire », défendant que Fessenheim « aurait pu largement être compensée » par les renouvelables. Jancovici réplique : « Si vous avez bien lu [...] je n'ai jamais affirmé que le nucléaire sauverait le climat », renvoie le déséquilibre médiatique aux journalistes (« j'ai dû refuser entre cinq et dix invitations à parler du nucléaire ») et conclut : le nucléaire « n'évitera pas des efforts massifs de sobriété, mais les allégera ». Marjolaine Meynier-Millefert (RE) le met face à sa propre responsabilité dans le clivage qu'il déplore (« que vous avez un peu contribué à créer »). Maxime Laisney (LFI) accumule les angles d'attaque (corrosion sous contrainte, dette EDF de 60 Md€, délais, eau, déchets) ; Jancovici répond notamment que « la sécheresse est un problème de production et non un problème de sûreté ». Sur le terrain politique, il livre une attribution catégorique au cœur de la mission de la commission : « il ne fait absolument aucun doute [...] que l'objectif de 50 % de nucléaire et la fermeture de Fessenheim ont été décidés car François Hollande souhaitait conclure un accord avec Les Verts ». Il assume une esquive honnête : « je ne peux pas expliquer pourquoi le pétrole est si absent du débat public ». Plusieurs députés s'alignent sur son diagnostic (Tanguy/RN sur le pétrole, Alfandari/HOR sur la distinction confort/indépendance, Battistel/SOC sur l'inexistence de l'indépendance).
Apport au dossier
L'audition recadre l'objet même de la commission : la souveraineté énergétique absolue est un mythe, la perte est géologique et antérieure aux choix politiques récents. Elle pointe des responsabilités précises (marchandage Hollande/Les Verts sur Fessenheim, erreur de l'ouverture à la concurrence — « la planification [...] est impossible quand le marché est ouvert » —, motivation antinucléaire du Grenelle), critique la méthode des scénarios officiels (RTE, ADEME), et déplace le débat de l'électricité vers le pétrole, la mobilité des marchandises et la sobriété, tout en soutenant la nationalisation d'EDF et le caractère régalien du nucléaire.