Qui est auditionné et à quel titre
Table ronde « recherche » ouvrant le cycle pétrole-gaz de la commission, réunissant les deux têtes de l'alliance Ancre : pour l'IFP Énergies nouvelles (Ifpen), son PDG Pierre-Franck Chevet et la DGA Catherine Rivière ; pour le BRGM (service géologique national), le directeur général délégué et directeur scientifique Christophe Poinssot et Patrick d'Hugues, directeur du programme « Ressources minérales et économie circulaire ». Le profil de Chevet est central : ancien directeur général de l'énergie et du climat (DGEC, 2007-2012), puis président de l'ASN (2012-2018). Poinssot a passé vingt ans au CEA et fut conseiller nucléaire à Pékin. Les quatre prêtent serment.
La substance
Chevet déroule les leviers technologiques de la transition : l'Ifpen se dit « leader en matière de CCUS » (captage-stockage du CO2), technologies « matures et efficientes » (démonstrateur DinamX chez ArcelorMittal à Dunkerque, captage > 95 %), mais coûtant « 120 euros la tonne évitée » contre 75 euros le CO2 sur l'ETS — d'où une intervention publique nécessaire (quotas, régulation). Il défend les biocarburants de 2e génération (incorporation visée 33 % contre 7 %), l'hydrogène, le recyclage chimique des plastiques, et martèle que la souveraineté passe par la relocalisation industrielle.
Poinssot porte l'alerte la plus forte : le mur des ressources minérales. « D'ici 2040, nous aurons besoin de quarante fois plus de lithium, vingt fois plus de nickel ou de cobalt et sept fois plus de terres rares » ; une éolienne offshore ou un véhicule électrique exige six fois plus de métaux ; il faudra extraire d'ici le milieu du siècle autant de minerais que depuis le début de l'âge du fer. Il documente le désengagement minier français sur trente ans : effectifs BRGM passés de « 300 » à « 50 à 60 », et surtout : « 60 % du marché mondial de transformation des terres rares se situait dans une usine de La Rochelle dans les années 1980. Désormais, 99 % de ce marché est localisé en Chine. » Le verrou structurel : « dix-sept années sont nécessaires entre la décision et l'ouverture d'une mine » — les mines décidées aujourd'hui ne produiront qu'en 2039. D'où le plaidoyer pour des mines responsables rouvertes en France et en Europe (projet Imerys de lithium à Échassières/Beauvoir, 2027), « impensé du débat public ».
Les enjeux et confrontations
Plusieurs lignes de tension structurent l'audition. Le président Schellenberger ouvre frontalement sur « l'impasse » du pari monotechnologique du tout-électrique en 2035 ; les intervenants confirment le risque (gain CO2 de 60 % seulement avec le mix français décarboné, parc thermique majoritaire jusqu'en 2055, manque de lithium et de cuivre, et « dépendance envers les producteurs chinois »).
Le rapporteur Armand mène la confrontation la plus serrée. Il conteste d'abord la mise sur le même plan pétrole/minerais : « La première est une dépendance en flux (…) Dans le second cas, il s'agit d'un stock » — objection que les auditionnés nuancent (renouvellement des parcs, recyclage imparfait : « les flux sont donc bien moindres (…) ils représenteront toutefois un défi »). Surtout, Armand confronte Chevet à sa propre déclaration de 2018 (« vingt ans sans projets qui ont été fatals pour la transmission des savoirs ») et le presse : ayant été DGEC, « comment avez-vous pu être surpris ? ». Chevet maintient, refuse de désigner EDF seul (« cette erreur (…) est bien collective ») et concède un angle mort général : « Je n'ai le souvenir d'aucun politique ni parlementaire qui aurait posé cette question. »
La députée Laernoes (Écolo) porte la charge adversariale : alertes passées de Chevet sur la sûreté, prolongement des réacteurs, « omerta », Fessenheim, lanceurs d'alerte de Tricastin. Chevet récuse le terme (« Je n'ai pas le souvenir d'avoir employé le terme d'omerta »), recentre sur la transparence « condition de sûreté fondamentale » et conteste la maturité supposée insuffisante du CCUS. Point sensible majeur pour la commission : il révèle que l'ASN avait alerté le gouvernement sur le besoin de marges électriques pour absorber l'arrêt simultané « d'une quinzaine de réacteurs » (corrosion sous contrainte) — avant de lâcher : « Je ne suis pas sûr que nous ayons été parfaitement entendus. »
Les questions de groupe révèlent les lignes : Loubet (RN) pousse le gaz de couche lorrain bloqué par l'État ; Dufour (LFI) le « cul-de-sac énergétique » et le fléchage public des métaux ; Dubois (LR) une préférence minière nationale sur l'européenne.
Ce que l'audition apporte
Elle installe deux dossiers : (1) la dépendance minérale comme nouvel angle mort de la souveraineté, chiffrée et incompatible avec le calendrier 2035 ; (2) l'établissement de responsabilités collectives passées sur le nucléaire, par la bouche de l'ancien régulateur lui-même — perte de compétences faute de chantiers, EPR unique privé d'effet d'apprentissage, et alertes de l'ASN sur les marges restées sans réponse politique adéquate. Chevet renverse aussi le récit climatique français : la désindustrialisation a fait que « nous avons finalement exporté notre pollution ». Poinssot fournit un chiffrage actionnable (inventaire minier limité à 300 m, vieux de cinquante ans ; nouvel inventaire estimé à « 70 à 100 millions d'euros sur cinq à dix ans »).