La part du citoyen

23 novembre 2022 · audition t209

Audition de M. Patrick Pouyanné, Président-directeur général de TotalEnergies (23 novembre 2022)

M. Patrick PouyannéPatrick Pouyanné

Qui est auditionné et à quel titre

M. Patrick Pouyanné est entendu sous serment par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur « la perte de souveraineté et d'indépendance énergétique de la France », présidée par Raphaël Schellenberger, le rapporteur étant Antoine Armand. Il s'exprime en tant que président-directeur général de TotalEnergies, première major française du pétrole et du gaz (siège en France, société européenne de droit français, dont l'État ne détient plus aucune part depuis la fusion Total-Elf de 2000). L'audition s'inscrit dans le cycle « hydrocarbures » de la commission et porte sur la crise énergétique de 2022 et ses causes structurelles.

La substance

Pouyanné recadre d'emblée l'objet de la commission : l'indépendance énergétique est selon lui hors de portée, car « notre pays ne possède pas sur son territoire toutes les énergies dont il a besoin » et « notre mix énergétique est à 63 % fossile » (l'électricité ne pèse que 25 %). Seule la souveraineté, entendue comme la capacité de l'État à assurer l'approvisionnement et à gérer les crises (stress « en volume » et « en prix »), lui paraît pertinente. Cette sécurité repose moins sur la maîtrise nationale que sur la diversification : la Russie « ne représentait finalement que 10 % de notre portefeuille », ce qui a permis à Total d'arrêter ses achats russes (substitution du diesel russe par du diesel produit en Arabie saoudite).

Chiffres marquants : Total est 3e acteur mondial du GNL (10 % du marché, 40 Mt) ; en 2022 il a « contribué à 50 % de l'approvisionnement en GNL des stocks du pays », détient 50 % des capacités de regazéification et 50 % du raffinage français, et a rempli les terminaux européens à 95 % au lieu de 40-50 %. Il a aussi racheté un tiers du parc de centrales à gaz françaises pour pallier l'intermittence de ses 1,6 GW de renouvelables, le nucléaire étant « une base d'électricité peu flexible ». Il annonce un avertissement net : « L'hiver 2023 sera plus difficile à passer », le système gazier restant tendu en volume jusqu'à fin 2024.

Les enjeux et confrontations

Le moment le plus tranchant vise les parlementaires eux-mêmes sur le déficit de terminaux : « Si la capacité de regazéification en Europe est insuffisante, c'est avant tout parce que nous vous écoutons » — les signaux politiques de sortie des fossiles ayant découragé des investissements amortissables sur vingt ans. Il critique aussi l'Arenh et son « option gratuite », qui a fait naître « un grand nombre de petites entreprises » opportunistes sans capacité de production. Face à Mme Battistel (SOC), qui l'interroge sur l'affaiblissement d'EDF, il esquive partiellement (« Total n'était pas un acteur de l'électricité en 2010 ») tout en reconnaissant que « l'Arenh est attribuée à des bénéficiaires qui ne l'utilisent pas ».

Les confrontations frontales viennent de la gauche. M. Tavel (LFI) pousse la piste d'une nationalisation et dénonce profits (≈ 20 milliards) et rémunération du dirigeant ; Pouyanné renvoie la balle à l'État : « L'entreprise vaut 150 milliards. Une telle décision revient à l'État français. » Mme Laernoes (Écolo) construit un réquisitoire (primat du profit, ratio renouvelable/fossile « de un pour 447 », menace judiciaire à la Shell, vente de la moitié de Landivisiau à un fonds étranger). Il la recadre directement : « je n'ai jamais dit que les profits étaient plus importants que les émissions » et juge le ratio dénué de sens « puisque pour produire, il faut d'abord investir ». M. Tanguy (RN) cherche à faire valider la thèse d'un renoncement européen volontaire aux hydrocarbures ; Pouyanné nuance, expliquant n'avoir jamais combattu les lois d'interdiction « parce que nous pensons que le potentiel résiduel est très faible ».

Sa ligne de défense est résumée par : « pour investir dans les énergies renouvelables, il est nécessaire que nous réalisions des profits sur nos autres activités ». Il assume le désengagement du nucléaire (Penly, où Total devait détenir 8,33 %, dissous après Fukushima), jugeant les « obligations résiduelles à long terme » trop complexes pour son bilan et relevant des États. Détonnant pour un PDG pétrolier, il affirme : « La sobriété est la meilleure réponse à la problématique générale » (tablant toutefois sur 1-2 %/an d'efficacité, et non les 3 % de l'AIE jugés irréalistes).

Ce que l'audition apporte au dossier

L'audition documente la dépendance gazière européenne et ses causes : sous-investissement dans la regazéification et le stockage, angle mort de la construction du marché unique (« nous ne nous sommes pas demandé ce qui arriverait si nous n'avions plus accès au gaz russe »), et choix allemand de sortie du nucléaire « sans en mesurer toutes les conséquences ». Elle éclaire le caractère atypique de Total comme électricien intégré, fournit une critique de fond de l'Arenh par un acteur de marché (avec le parallèle des télécoms), et expose le rapport ambigu Total-État. Surtout, elle pointe une responsabilité partagée : pour Pouyanné, le recul de la souveraineté tient autant aux signaux politiques contradictoires (climat européen vs énergie nationale, freins administratifs — « quatorze autorisations pour implanter une usine solaire ») qu'à des décisions privées, et la régulation des infrastructures essentielles relève d'abord de l'État.