Qui est auditionné
Marc-Antoine Eyl-Mazzega dirige depuis cinq ans le Centre Énergie & Climat de l'Institut Français des Relations Internationales (IFRI), think tank financé, comme il le précise, par le mécénat de grandes entreprises françaises et étrangères et non par l'État. Son audition clôt le cycle « contexte et notions » de la commission, avant l'ouverture du cycle sur le processus décisionnel. Le président Schellenberger l'interroge d'emblée sur la ligne éditoriale de l'IFRI et sur les enjeux géostratégiques des compétences techniques accumulées par un pays. L'expert témoigne sous serment.
La substance
Sa thèse centrale est frontale et heurte l'intitulé de la commission : « L'indépendance énergétique est, techniquement et économiquement, inatteignable. » Selon lui, l'indépendance n'est ni possible ni souhaitable ; le vrai enjeu est « la maîtrise de cette interdépendance et des éléments critiques des chaînes de valeur ». L'objectif réaliste est l'autonomie énergétique et la maîtrise des vulnérabilités.
Il pose un second constat dérangeant : « La transition énergétique n'existe pas dans le monde. Nous ne faisons qu'additionner des sources d'énergie », la part des hydrocarbures dans le mix mondial restant stable à 80 %. Le découplage croissance/émissions observé en Europe tient surtout à l'efficacité et à la désindustrialisation.
Il diagnostique un sous-investissement chronique : prix bas pendant cinq ans ayant fait oublier la sécurité d'approvisionnement, fermeture trop rapide de capacités pilotables (nucléaire, charbon) en Allemagne et Belgique, sous-investissement dans les renouvelables, les réseaux, interconnexions et stockage — « Nous en payons le prix aujourd'hui. » Sur le gaz russe, il insiste : la baisse de la demande « est liée à une destruction de la demande (fermeture de certaines usines) et non pas à des économies d'énergie », d'où un « risque de désindustrialisation accélérée ».
Chiffres marquants : 80 % d'hydrocarbures dans le mix mondial ; 85 000 mâts éoliens en Allemagne contre « à peine plus de 8 000 » en France ; 45 % d'électricité renouvelable outre-Rhin ; plus de 12 GW d'éolien offshore au Royaume-Uni ; rythme de déploiement des renouvelables européennes « à multiplier par quatre » ; délais d'instruction à diviser par deux ou trois ; 70 projets de SMR dans le monde, « à l'état de projet », capacité de 140 à 170 MW. Ses positions clés : accélérer massivement les renouvelables « quel que soit l'avenir de notre filière électronucléaire », privilégier l'éolien en mer, traiter le charbon sans idéologie (centrales en réserve pour la sécurité), et répondre à l'Inflation Reduction Act par « un plan Schuman » européen.
Les enjeux de l'audition
L'audition est singulière car l'expert relativise la notion même que la commission a pour mandat d'examiner. Là où plusieurs auditions cherchent un responsable du déclin nucléaire français, Eyl-Mazzega déplace le débat vers la guerre industrielle avec la Chine (photovoltaïque, batteries, métaux critiques) et le retard d'influence française à Bruxelles, qu'il juge sévère : « Bruxelles fait souvent figure d'épouvantail », élites politiques manquant de culture européenne.
Le point le plus sensible survient avec le président. Sur l'idéologie antinucléaire et son financement, Eyl-Mazzega affirme qu'« en Allemagne, des mouvements écologistes pro-énergies renouvelables ont bénéficié de financements russes » et que les soutenir « revenait à soutenir l'industrie gazière ». Schellenberger le presse — « Pouvez-vous vous montrer plus précis ? » — mais l'expert se dérobe : « Je vous communiquerai des éléments plus précis, issus notamment d'articles de presse, ultérieurement. » Il nuance aussitôt en écartant la thèse du complot et en rappelant que « l'opinion publique est favorable au nucléaire ». Cette esquise est la principale faiblesse de son témoignage, le président réclamant à nouveau des « éléments plus étayés ».
Les échanges avec le rapporteur Armand sont techniques et non conflictuels : il fait préciser les bases factuelles des affirmations sur les SMR et sur les déterminants du dynamisme renouvelable. Le député Descoeur (LR) le pousse sur la contradiction entre « addition » des énergies et objectifs 2030/2050 ; l'expert répond que ce constat vaut pour le reste du monde, pas pour l'UE. Vuibert (RE) cherche surtout à faire valider les leviers d'acceptabilité (partage de la valeur), dans une logique pro-renouvelables.
Ce que l'audition apporte
Elle offre une grille géopolitique qui recadre le mandat : la perte n'est pas tant d'indépendance que de maîtrise de l'interdépendance. Elle pointe des responsabilités précises — décision allemande post-Fukushima prise par Merkel « sans aucune concertation, sur la base de sondages d'opinion », inaction européenne sur les métaux critiques « entre 2010 et 2020 », sous-investissement français cumulé — et documente une « Europe coupée en deux » sur le nucléaire, la France ayant « perdu un allié précieux » avec le Brexit. Elle introduit enfin dans le dossier la question de l'ingérence russe dans le débat énergétique, tout en laissant la commission sans preuve immédiate.