Qui est auditionné
Yannick d’Escatha est entendu comme ancien administrateur général du CEA (1995-1999) et membre de l’Académie des technologies. Entré au CEA en 1990, administrateur général adjoint en 1992 puis administrateur général en 1995, il a ensuite présidé CEA Industrie et a été, à partir de 2000, directeur général délégué industrie d’EDF — l’exploitant de Superphénix. Cette audition, en visioconférence, ouvre le troisième cycle de la commission, consacré à l’électricité, au nucléaire civil et au processus de décision gouvernemental. Le président Schellenberger souligne d’emblée la longue carrière du témoin et signale un point sensible : un rapport sur la filière nucléaire civile, remis en 2018, classé confidentiel défense, auquel la commission n’a pas accès.
La substance
La thèse centrale de d’Escatha est que le succès du parc français tient au pilotage direct de l’État et à l’alignement total de la filière. Le grand programme lancé après le choc pétrolier de 1973 — six tranches par an, trois quarts de la production électrique — visait souveraineté et indépendance, résumées par sa formule iconique : « No coal, no oil, no gas, no choice ». Ce programme « était conduit directement par l’État, au plus haut niveau […] et cela a très bien marché ». Le CEA y était le « bras armé du Gouvernement », garant de la filière industrielle via CEA Industrie (Framatome, Cogema, Eurodif, TechnicAtome).
Sur la technique, il valorise le travail pionnier du CEA sur la troisième génération en cadre franco-allemand : réduction d’un facteur 10 de la probabilité de fusion du cœur, sûreté déterministe (et non probabiliste), et le récupérateur de corium mis au point à Cadarache, homologué dans cinq pays. Il défend la conception de l’EPR comme l’une des seules réellement de troisième génération, supérieure à l’AP1000 américain et au réacteur chinois, jugés seulement probabilistes.
Chiffres et constats marquants : l’échec du chantier de Flamanville tient à dix ans d’arrêt de construction (« la maîtrise d’un très grand chantier […] a été perdue »), aggravé par la négligence du génie civil et le vieillissement de matériels installés trop tôt — « un chantier qui dure, c’est un chantier qui coûte ». Il estime que construire en série fait baisser le coût « à partir de six réacteurs », d’où sa préconisation d’un palier d’au moins six EPR.
Les enjeux et confrontations
L’audition est dominée par le refus de divulguer le rapport de 2018 (cosigné avec Laurent Collet-Billon, commandé par Le Maire et Hulot) : « divulguer le contenu d’un rapport classé confidentiel défense, c’est de la haute trahison ». Le président insiste — le ministre l’a pourtant commenté dans la presse — et annonce qu’il saisira la délégation parlementaire au renseignement. D’Escatha ne concède qu’un élément : le diagnostic de désaffection des jeunes et de perte de compétences. Interrogé par Francis Dubois (LR) sur la suite donnée à la préconisation des six EPR, il livre l’aveu d’inaction le plus net : « Quelle réponse avons-nous obtenue ? Aucune. Le rapport a été remis puis classifié, et je n’en ai plus jamais entendu parler » — établissant un délai perdu entre 2018 et la relance de 2022.
Face au rapporteur Armand, il esquive en partie sur Superphénix (« Superphénix n’était pas sous la responsabilité du CEA »), mais contredit frontalement Lionel Jospin, qui justifiait l’arrêt par des éléments « fonctionnels » et « financiers » : « ce réacteur aurait parfaitement marché après avoir été déverminé » et « personne chez EDF n’était heureux de l’arrêt de Superphénix, qui n’a pas été compris ». Marjolaine Meynier-Millefert (RE) tente l’inverse, dénonçant « une réécriture de l’histoire de Superphénix ». Jean-Philippe Tanguy (RN) mène le réquisitoire le plus dense : contestation du terme « surproduction », mise en cause de l’européanisation d’une supply chain censée être souveraine, conflits EDF/Alstom/Areva, échec du partenariat franco-allemand. D’Escatha nuance — il s’agissait non d’une politique bruxelloise mais d’une industrie européenne travaillant ensemble — et impute la décision de la tranche unique à un choix qu’il n’a pas partagé.
Apport au dossier de la commission
L’audition documente trois responsabilités. D’abord, l’obstacle institutionnel : un rapport sur le nucléaire civil rendu inaccessible aux parlementaires par une classification confidentiel défense. Ensuite, l’inaction de l’exécutif entre l’alerte de 2018 et la relance de 2022. Enfin, le diagnostic structurant transposable à toute la filière : l’interruption décennale de construction comme cause première du fiasco de Flamanville, qu’il étend au réacteur Jules-Horowitz (« ces difficultés ont donc touché l’ensemble de la filière nucléaire française »). Il fournit aussi des recommandations pour la relance : construire un palier en série, prolonger le parc existant au-delà de quarante ans, préserver une ASN forte, et confier le rôle de chef de file à EDF.