Qui est auditionné
Philippe Sauquet a passé toute sa carrière chez Total (1997-2021), où il a dirigé la branche Gaz, renouvelables et électricité créée en 2015 dans la foulée de la COP21, en plus d'avoir dirigé le raffinage-chimie et la stratégie du groupe au sein du comité exécutif. La commission l'entend « au titre de ses précédentes fonctions », dans une démarche rétrospective visant à analyser les orientations stratégiques de Total, présenté par le président Schellenberger comme « pilier de la stratégie énergétique nationale ». Sauquet retrace ainsi le virage du groupe : du pétrole vers le gaz, puis vers l'électricité (gaz, solaire, éolien, batteries), jusqu'à devenir TotalEnergies en 2021, « cinquième acteur mondial dans les énergies renouvelables et sans doute le leader mondial dans l'énergie solaire ».
La substance
La thèse centrale est que le gaz constitue « le moyen le plus économique, le plus rapide et le plus sûr pour réduire l'empreinte carbone », en remplaçant rapidement le charbon, conformément aux scénarios COP21. Total a privilégié le GNL face à l'épuisement des gisements européens, en évitant les gazoducs jugés peu fiables — la crise russo-ukrainienne de 2006-2007 ayant montré « qu'un gazoduc est extrêmement dépendant de tous les pays de transit », d'où le projet russe Nord Stream.
Sur le nucléaire, Sauquet explique le renoncement de Total (après l'échec d'Abou Dabi avec Suez et EDF, et la sortie de la Cogema) : « Fukushima nous convaincra que l'énergie nucléaire [...] n'est pas forcément adaptée à tous les pays du monde. Étant un acteur mondial, nous renonçons donc à investir dans le nucléaire. »
Ses constats les plus tranchés portent sur l'illusion française du tout-nucléaire : « On continue de croire, en France, que le nucléaire peut répondre à toutes les demandes. L'hiver qui s'annonce nous prouvera qu'il n'en est rien ; si la France peut limiter les dégâts cet hiver, ce sera grâce aux centrales à charbon, à gaz et à énergies renouvelables qui permettront de pallier les défaillances de presque la moitié de notre parc nucléaire. » Il défend la flexibilité (centrales à gaz verdies, batteries) contre le surdimensionnement du nucléaire pour les pics : une vague de froid peut porter la pointe à 100 GW d'électricité et 150 GW de gaz, mais dimensionner pour « deux ou trois jours par an [...] n'est pas raisonnable ». Il pose aussi une limite physique forte : « il ne sera jamais possible de stocker de l'électricité en grande quantité. Il faudra donc toujours passer par des molécules » (biogaz, hydrogène vert).
Chiffres marquants : photovoltaïque tombé de 500 à 50 €/MWh en Europe (15 dans les pays ensoleillés) ; éolien à 70-80 €/MWh ; nouveau nucléaire (Hinkley Point) garanti à plus de 100 €/MWh ; cuivre avec un siècle de réserves. Il alerte sur la dépendance aux terres rares « surtout traitées par la Chine » et sur la perte de la filière solaire européenne, l'industrie allemande ayant « disparu ».
Les enjeux et confrontations
Le point sensible est la responsabilité industrielle de Total dans le retard renouvelable français. Le rapporteur Antoine Armand mène la confrontation : il reformule l'audition en posant que « la décarbonation n'a suscité aucun intérêt chez Total jusqu'à la COP21 » et déclare avoir « du mal à comprendre que l'entreprise n'ait pas fait le choix économique de développer fortement les énergies renouvelables au début des années 2010 ». Sauquet esquive en déplaçant la responsabilité sur la demande : « Nous ne sommes pas des dictateurs. Nous n'avons pas les moyens de décider pour nos clients ce qu'ils vont consommer », illustrant par l'anecdote des maires refusant la fermeture des stations-services. Armand resserre alors pour faire acter le fait : « l'entreprise n'a pas massivement investi dans les énergies décarbonées » sur 2010-2020. Sauquet concède l'absence de déploiement de masse tout en revendiquant la R&D, et regrette le centre de recherche avorté de Palaiseau.
Une tension de cohérence traverse son propos : tout en critiquant la foi française dans le nucléaire, il le juge « absolument nécessaire dans le monde » et « choix optimal pour la France », mais « pas la panacée dans sa technologie actuelle ». Interrogé par le président sur un éventuel lobbying gazier ayant promu les renouvelables intermittentes, il le réfute : « je me suis bagarré, jusqu'au sein de la profession des gaziers, pour convaincre mes homologues ». La députée Annick Cousin (RN) ouvre un autre angle — recyclage, éoliennes en forêt primaire, balsa amazonien des pales, solaire résidentiel, thorium — orienté vers une défiance envers l'éolien ; Sauquet concède qu'une éolienne en forêt est « assez stupide ».
Apport au dossier de la commission
L'audition apporte le regard d'un industriel mondial qui conteste frontalement le dogme français du tout-nucléaire en s'appuyant sur la crise de disponibilité réelle de l'hiver 2022, et qui documente de l'intérieur la perte de la filière solaire européenne (effondrement des appels d'offres dès 2010, concurrence chinoise, levée des barrières douanières, fermeture des usines de Toulouse et Carling). Elle éclaire la genèse de Nord Stream et le diagnostic de compétitivité : l'Europe, démantelant le fossile avant d'avoir développé les renouvelables, « va donc payer structurellement son énergie plus cher » et connaîtra des délocalisations, contrairement aux États-Unis. Sur les responsabilités, l'audition acte, sous l'aiguillon du rapporteur, l'absence d'investissement massif de Total dans le décarboné durant la décennie 2010.