Qui est auditionnee
Catherine MacGregor est entendue le 6 decembre 2022 comme directrice generale du groupe Engie, energeticien issu du rapprochement de Gaz de France et de Suez, dont l'Etat reste actionnaire a hauteur d'environ 24 %. Engie est en France le premier fournisseur de gaz (environ 40 % de part de marche, sans en produire) et le deuxieme fournisseur d'electricite, premier operateur solaire et eolien. L'audition, presidee successivement par Raphael Schellenberger et Olga Givernet, intervient au plus fort de la crise gaziere consecutive a la guerre en Ukraine. Elle eclaire la commission sur la strategie d'un groupe semi-public mondialise, dont la France represente le tiers du chiffre d'affaires.
La substance
MacGregor structure sa these autour de deux messages. D'abord, la souverainete energetique (definie par trois volets : securite d'approvisionnement, acces, caractere abordable et decarbone) ne s'atteint qu'avec un mix diversifie : "le bon sens veut clairement qu'on ne mette pas tous ses oeufs dans le meme panier". Le nucleaire et l'hydroelectricite y participent "mais n'y suffiront pas" ; il faut investir massivement dans les ENR electriques et gazieres. Ensuite, la souverainete s'apprehende a la maille europeenne grace aux reseaux integres : "Il ne faut pas ceder aux sirenes du repli sur soi".
Sur la crise 2022, elle dresse un bilan d'action : diversification hors gaz russe (la France "dependait de Gazprom a hauteur d'environ 17 %"), terminaux methaniers a des niveaux records, inversion des flux (GRTgaz a livre du gaz a l'Allemagne en octobre), et un taux de remplissage de "100 %" chez Storengy (93,5 % a l'echelle europeenne). Engie a contribue au bouclier tarifaire (avance de 860 M EUR), abonde le cheque energie (90 M EUR), cree un fonds PME de 60 M EUR et verse une prime de 1 500 EUR par collaborateur.
Sur la trajectoire d'Engie : recentrage sur les metiers d'energeticien et gazier, objectif de 50 GW d'ENR en 2025 et 80 GW en 2030, sortie du charbon en 2027, neutralite carbone en 2045, 15 a 16 milliards d'investissements de croissance sur 2021-2023. Elle defend le biomethane ("20 % du mix gazier en France en 2030, c'est realiste, pas utopique"), l'hydrogene (4 GW vise en 2030, hydrogenoduc Espagne-France) et martele qu'"il n'est pas possible d'avoir un monde sans gaz". Son regret central porte sur l'eolien en mer : "Nos ressources [...] sont les deuxiemes d'Europe, et nous ne produisons quasiment rien."
Les enjeux et confrontations
Le point le plus charge est l'attaque frontale du depute RN Alexandre Loubet, pour qui "le cas du groupe Engie [...] symbolise le long chemin de la perte de souverainete energetique de la France" : cessions de la filiale exploration-production (a Neptune) et des activites GNL (a Total), contrat de gaz de schiste americain jusqu'en 2041, ENR jugees "inefficaces et insuffisantes". MacGregor assume sans ceder : "une entreprise ne peut pas tout faire" et "a chacun son role : certains autres acteurs, dont c'est le metier [...] pratiquent tres bien l'exploration-production".
Deuxieme point sensible, le nucleaire. L'ecologiste Julie Laernoes rappelle sa declaration du 19 mai 2021 (le nucleaire a un role majeur "mais pas pour Engie") et l'interroge sur la prolongation et la condamnation de la filiale Endel (cancer d'un agent). MacGregor confirme le choix de "ne pas rester a long terme un operateur dans le nucleaire", justifie ce retrait par un passif et des dechets "potentiellement pendant des decennies" qui relevent "plutot d'un acteur national", tout en assumant la responsabilite belge via Electrabel. Elle reconnait ne pas connaitre le cas Endel.
Sur le partage de la valeur, le communiste Sebastien Jumel demande si les dividendes verses n'auraient pas mieux servi la R&D et la souverainete, et la socialiste Marie-Noelle Battistel conteste : "ce n'est pas notre facon de voir les choses." MacGregor maintient un partage "plutot bon", citant la rente inframarginale et des CFD rapportant "de l'ordre de 31 milliards d'euros" au budget de l'Etat. Sur le poids reel de l'Etat actionnaire, sa reponse au president se fait lapidaire et minimisante : "L'Etat joue son role partout a sa place."
Ce que l'audition apporte
L'audition documente concretement la gestion operationnelle de la crise gaziere par un acteur central (stockages, flux inverses, GNL) et chiffre la dependance francaise au gaz russe (~17 %). Surtout, elle acte deux deplacements de responsabilite revelateurs pour la commission : le retard ENR impute non a l'entreprise mais a la puissance publique ("Ce n'est pas Engie France qui est en retard, c'est la France"), et le retrait du nucleaire operateur justifie par le renvoi du passif de long terme a l'Etat. Elle pointe enfin une dependance peu traitee ailleurs : celle des chaines d'approvisionnement ENR, notamment le solaire vis-a-vis de la Chine, plaidant pour des "plans B" plutot que pour la relocalisation totale. L'audition cristallise ainsi l'opposition entre une lecture souverainiste pro-gaz/nucleaire national et la lecture transition/Europe portee par la dirigeante.