Qui est auditionné
Bernard Fontana préside Framatome depuis 2015, date à laquelle il a rejoint l'ex-Areva NP pour regrouper et refonder les activités sous le nom de Framatome, repris au 4 janvier 2018. Issu de l'industrie « classique » (SNPE, Arcelor-Mittal où il fut DRH du groupe, Holcim), il témoigne en industriel devant la commission d'enquête sur la souveraineté énergétique. Framatome, filiale d'EDF à 75,5 % (Mitsubishi Heavy Industries 19,5 %, Assystem 5 %), héritière de la Franco-américaine de constructions atomiques (1958), compte 16 500 collaborateurs, 3,3 Md€ de chiffre d'affaires en 2021 (dont un tiers EDF), un carnet de commandes de 12 Md€ et n'a pas de dettes. Ses métiers : base installée (maintenance, 380 réacteurs sur 450 dans le monde), combustible, contrôle-commande, gros composants.
La substance
Sa thèse centrale : les déboires français (Flamanville en particulier) tiennent moins à la réglementation qu'à l'affaiblissement de la base industrielle, devenue « sous-critique » faute de programmes. À son arrivée, il découvre des usines mal éclairées, souvent à l'arrêt, une « culture de l'arrêt » et une filière d'exécutants (« licenciés ») devenue incapable de maîtriser le volet industriel du design. Son diagnostic culturel : « les juristes ont pris le pouvoir » — « je n'ai pas encore vu de juriste construire et faire démarrer une centrale nucléaire » — au détriment des compétences, de la qualité et du délai.
Sa réponse stratégique tient en trois volets : compétences (6 000 recrutements en cinq ans, 50 M€ de knowledge management, école de design), industriel (1 Md€ investi dans les usines, plan Excell in Quality), agilité (frais de siège ramenés de 469 à 169 M€, dégageant 300 M€). Il défend la montée en cadence continue contre le « yo-yo » qui détruit l'outil industriel, et le programme Juliette (400 M€, voté à l'unanimité par EDF) : fabriquer des pièces standardisées d'avance pour entretenir le geste, le « musée du maintien des compétences » qu'il espère « dépourvu de pièces parce qu'elles seront dans des réacteurs ». Chiffres marquants : Saint-Marcel produit 0,7 EPR/an et vise 1,5 ; reprise des soudures de Flamanville réussie à plus de 99,5 % ; mobilisation de 20 000 personnes en moins d'un mois observée à Taishan, contre des décisions françaises de six mois. Perspective : 2 réacteurs Hinkley Point, 2 Sizewell C, 6 EPR 2 français.
Les enjeux et les confrontations
Trois fronts. Avec le rapporteur Armand, l'échange porte sur Flamanville : Armand cherche à faire dire que la réglementation a été adoptée sans concertation. Fontana refuse l'esquive facile — « il est trop facile de l'accuser : les industriels doivent faire leur travail » — auto-incrimination rare dans le corpus. Sur la cuve, il rappelle qu'elle était « conforme à la réglementation de l'époque », la non-conformité ESPN étant un effet du temps long.
Avec le président Schellenberger, contradiction frontale sur Astrid : le CEA a décrit la veille une décision d'arrêt « prise collégialement, avec EDF, Orano et Framatome » ; Fontana dit ne pas en avoir « de souvenir immédiat » et l'avoir « plutôt vécu comme une information dont j'ai pris acte ». Le président pointe lui-même la divergence de témoignages.
Avec Julie Laernoes (Écolo-NUPES), interrogatoire à charge sur la Russie, la sûreté et le lobbying. Fontana reconnaît un accord-cadre avec Rosatom (renouvelé le 2 décembre 2021, « ce n'est pas un contrat »), des activités « pratiquement au point mort » du fait de la réglementation documentaire (non des sanctions), et surtout la fabrication, sur des sites Framatome, de « copies de combustibles russes » sous licence pour servir l'Europe centrale en attendant une solution souveraine (envisagée à Lingen, « plutôt en France »). Sur l'uranium, il se dit « agnostique » : il appartient aux électriciens, renvoyant la dépendance vers EDF/Orano. Sur la sûreté, Laernoes souligne que « ce n'est pas vous qui avez signalé les problèmes ; c'est chaque fois l'ASN » ; il répond par la formation continue et le centre d'excellence du Creusot. Sur Les Voix du nucléaire (100 000 €/an selon la députée), il assume une contribution dont il « ne connaît pas le montant exact », pour répondre au besoin des salariés d'un discours positif, sans s'engager sur le scénario (70 ans, 22 EPR). Francis Dubois (LR) met en doute la finalité de Juliette (pièces pour Flamanville ?), ce que Fontana réfute : les pièces de Flamanville « ont été produites il y a longtemps ».
Ce que l'audition apporte
Elle éclaire de l'intérieur la déconstruction puis la reconstitution de la base industrielle nucléaire française. Fontana pointe des responsabilités partagées (industriels, donneurs d'ordres au moins-disant, judiciarisation) plutôt que de charger l'ASN. Il documente concrètement la dépendance russe résiduelle et son contournement (copies de combustibles), l'analogie avec la BITD de défense (marque Framatome Defense, pièces pour les Barracuda), et fait apparaître une contradiction de témoignages avec le CEA sur l'abandon d'Astrid — utile à la commission pour établir le processus de décision.