La part du citoyen

13 décembre 2022 · audition t223

Audition de M. Henri Proglio, Président d’honneur d’Électricité de France (EDF) (13 décembre 2022)

M. Henri ProglioHenri Proglio

Qui est auditionné et à quel titre

Henri Proglio est entendu en sa qualité de président d'honneur d'EDF, mais c'est son mandat de PDG d'EDF de novembre 2009 à fin 2014 qui est au cœur de l'audition. Le président Raphaël Schellenberger situe d'emblée la période : Grenelle de l'environnement, loi NOME du 7 décembre 2010 instaurant l'Arenh, accident de Fukushima (2011) et sortie allemande du nucléaire, chantier de Flamanville 3. Proglio, ancien patron de Veolia, prête serment et livre un propos liminaire sous forme de fresque historique d'EDF.

La substance

Sa thèse centrale tient en une formule : EDF, qui avait relevé « quatre paris » (indépendance énergétique, compétitivité, service public, faibles émissions), a été délibérément détruite par « deux acteurs principaux : l'Europe et le Gouvernement français ». Côté européen, il dénonce la mise en concurrence des barrages (« la seule pile combustible intelligente », dont la valeur est le stockage), la loi NOME / Arenh, et un prix de marché « indexé sur le gaz [...] tout simplement parce que les Allemands utilisent le gaz » : « toute l'argumentation européenne est une réglementation allemande ». Il affirme s'être « battu sans relâche pour obtenir 42 euros » d'Arenh (l'État voulant 36 puis 39), sans aucune indexation, et résume le mécanisme : « Nous avons fait la fortune de traders, non d'industriels. »

Côté national, il fustige « l'accord électoral avec un parti antinucléaire », l'objectif de 50 % de nucléaire fixé « au doigt mouillé » (personne n'ayant jamais su d'où viendraient les autres 50 %), et la « théorie absurde de la décroissance électrique » imposée par les pouvoirs publics et abondée par RTE (« mensonges sur toute la ligne »). Sur l'EPR, verdict sévère : « un engin trop compliqué, quasi inconstructible » ; il décrit la cascade d'avenants (15e à 20e) au contrat forfaitaire et la dérive de coût (3, puis 5, puis 9 milliards) qu'il impute au design et à la « prédominance d'Areva » sortie de son métier de chaudronnier — « J'ai changé les équipes, je n'ai pas réussi à changer l'EPR. » Il défend son bilan : 78 Md€ de CA, 17,5 Md€ d'Ebitda, 3,75 Md€ de résultat net en 2014, « le meilleur résultat obtenu par EDF de tout son parcours ». Il raconte de l'intérieur la vente d'EnBW « pour sept milliards d'euros » trois semaines après Fukushima, la négociation personnelle d'Hinkley Point (tarif garanti de 92,50 £/MWh sur 35 ans, participation EDF à 45 %, entrée d'Areva, des Chinois CGN/CNNC et des Saoudiens) et un dîner avec Angela Merkel qui lui aurait dit avoir sacrifié le nucléaire « pour des raisons politiques, non pour des raisons techniques ou scientifiques ».

Les enjeux et confrontations

L'audition est largement consensuelle avec le président et le rapporteur Antoine Armand, qui cherchent à comprendre plus qu'à confronter (« Nous ne recherchons pas des fautes individuelles »). Les questions du RN (Tanguy) et de LR (Dubois) sont convergentes, voire complices, sur la souveraineté perdue, l'hydraulique et l'effondrement industriel (Alstom, Areva, photovoltaïque). La seule véritable confrontation vient de Julie Laernoes (Écolo-NUPES), sur l'échec d'Abu Dhabi, la sûreté des diesels d'ultime secours (« Avez-vous délibérément fait un choix économique au détriment de la sécurité ? »), la transparence vis-à-vis de l'ASN, et surtout les liens avec Rosatom. Proglio esquive sur les DUS (« ce n'est pas le voyage dans la lune [...] un moteur diesel ! »), nie tout choix au détriment de la sûreté, refuse de démissionner d'un conseil consultatif (rémunéré « deux mille euros » déclarés) en rappelant que « le nucléaire n'est pas sous sanction » et que la France « devra encore durablement travailler avec les nucléaires russe et chinois ». Sur son non-renouvellement par Hollande, il retourne l'enquête Chine (« classifiée secret-défense, tellement elle était meurtrière pour l'État qui l'avait commanditée ») et la présente comme une simple « décision régalienne ». Incident notable : Laernoes le reprend pour un propos jugé sexiste (« une femme désespérée qui s'accroche à son homme »), qu'il retire.

Ce que l'audition apporte

Le témoignage offre un récit de l'intérieur, frontal et chiffré, qui désigne des responsabilités : l'Arenh comme transfert de valeur d'EDF vers des « concurrents virtuels », l'objectif des 50 % sans fondement technique, la décroissance électrique imposée par l'État, et la lecture géopolitique d'une « obsession allemande [de] désintégration d'EDF ». Il documente l'écart sur Fessenheim (8 Md€ réclamés, « 400 millions » obtenus après son départ — « No comment »), la cause organisationnelle de la dérive d'Areva et de l'EPR, et la perte de l'effet de série dans la filière. Ses préconisations sont nettes : prioriser l'hydraulique (gain de « 10 à 15 % de capacité »), prolonger le parc, refuser la mise en concurrence des barrages (« opposer un niet à l'Europe ») et envisager de « sortir du marché européen de l'énergie ». L'apport reste à pondérer par sa posture de défense de bilan et ses esquives sur la sûreté.