Qui est auditionné
Patrick Landais est Haut-Commissaire à l'énergie atomique depuis le 30 janvier 2019, succédant à Yves Bréchet (lui aussi auditionné). Ingénieur et docteur en géosciences, ancien du CNRS, de l'ANDRA et du BRGM, il occupe une fonction créée il y a plus de 75 ans, conçue comme l'expert scientifique indépendant placé auprès du CEA et mobilisable par le Gouvernement. Particularité qui pèse sur toute l'audition : elle se tient le jour même de son départ. « Aujourd'hui est mon dernier jour de travail et il s'agit de la dernière fois où je m'exprimerai en tant que haut-commissaire », déclare-t-il — un témoignage de fin de mandat, à parole libérée. Le président Schellenberger l'interroge en particulier sur la période ouverte en 2018 et les arbitrages de stratégie de recherche, dont l'arrêt du projet Astrid.
La substance
Sa thèse centrale est paradoxale : la France possède des atouts uniques au monde mais ne sait pas les exploiter. Elle est « le seul pays au monde » disposant d'une compétence sur toute la chaîne, « de l'uranium naturel jusqu'au stockage final », d'une économie circulaire où « 96 % du combustible usé peut être revalorisé », d'une ASN respectée et de plus de 200 000 emplois dans la filière. Pourtant « cette machine industrielle dotée d'atouts uniques ne peut afficher [...] ni l'efficacité attendue ni la réactivité indispensable », faute d'anticipation et de cap politique stable.
Ses constats clés : la décision politique « s'accommode peu ou mal du temps de la science » dans un domaine dont le temps est long ; un manque criant de moyens pour un débat public apaisé, « préempté par des porteurs de positions extrêmes » ; une perte de compétences accumulée depuis les années 2000. Chiffres marquants : la France importe « 7 à 9 000 tonnes d'uranium naturel par an » (Kazakhstan, Ouzbékistan, Niger, Australie) pour 0,5 à 1 milliard d'euros, les dernières mines françaises ayant fermé dans les années 2000 ; le parc mondial de « quelque 450 réacteurs produisant 10 % de l'énergie mondiale » vieillit plus vite qu'il n'est renouvelé ; la relance « à la hauteur de l'annonce formulée à Belfort » exigerait « près de 30 000 personnes » dans la décennie ; 500 millions d'euros engagés en 2022 pour NUWARD et autant pour des start-up.
Les enjeux et confrontations
L'aveu central de l'audition est institutionnel : l'expert indépendant de l'État sur le nucléaire n'a jamais été consulté sur la relance. « Les ministères et entités impliquées ne m'ont jamais sollicité » sur les PIA et France Relance, dit-il, ajoutant : « Pas sur les sujets que j'ai cités et je l'ai vivement regretté ». Le député Tanguy (RN) en fait une démonstration méthodique par une série de questions fermées — SMR, EPR 2, travail RTE-État, programme 6+8 réacteurs, choix de Penly — auxquelles Landais répond invariablement « Non ».
Le point sensible est que ce silence est en partie assumé : par contraste avec Bréchet, Landais a choisi de ne pas s'autosaisir. « Si l'on ne me demande rien, pourquoi devrais-je mobiliser des experts [...] pour réaliser une analyse qui ne sera utilisée par personne ? ». Le président le challenge frontalement — « Permettrait-on à l'ASN un tel raisonnement ? » —, ce à quoi Landais oppose que « le haut-commissaire conseille, mais ne prescrit pas ». Le rapporteur Armand mène l'échange le plus tendu : il pointe « une forme de malaise » à l'égard de la fonction et du Gouvernement, presse Landais sur Astrid à deux reprises (« Pourriez-vous répondre à la question ? »), et obtient finalement le laconique « J'ai fait un autre choix ». Landais s'en défend (« Je suis peiné d'avoir laissé passer ce message ») et récuse la qualification de structure « bicéphale » du CEA, rappelant qu'il n'a aucun poids hiérarchique ni n'est payé par le CEA.
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle livre deux pièces à charge. D'abord, sur Astrid : l'expert atomique de l'État juge que « le report du projet Astrid était peu justifié d'un point de vue scientifique et technique, insuffisamment expliqué sur le plan politique et économique, et peut-être décidé trop brutalement » — tout en concédant, en nuance, que la maîtrise complète du cycle (MOX à 20 % de plutonium) n'était pas pleinement résolue. Ensuite, sur le recul politique : « À partir de 2010, l'avènement du parti écologiste opposé au nucléaire a entraîné, par un jeu d'alliances politiciennes, [...] la fermeture anticipée de la centrale de Fessenheim ». Au-delà, l'audition documente un dysfonctionnement de la gouvernance scientifique de l'État (une expertise indépendante mise en sommeil), chiffre la dépendance amont à l'uranium importé souvent occultée, et apporte une réserve technique rare : le graphite des réacteurs à haute température est « la seule masse de déchet pour laquelle nous ne trouvons pas de solution adaptée et proportionnée à sa dangerosité ».