La part du citoyen

12 janvier 2023 · audition t231

Audition de M. Bruno Bensasson, Président directeur-général d’EDF Renouvelables (12 janvier 2023)

BBBruno Bensasson

Qui est auditionné

Bruno Bensasson est, depuis 2018, directeur exécutif d'EDF en charge des énergies renouvelables et PDG d'EDF Renouvelables. À ce titre, il pilote un pôle « Renouvelables » couvrant à la fois l'hydroélectricité (EDF Hydro, environ 5 500 personnes, 300 concessions, près de 80 % de la puissance hydroélectrique française) et l'éolien-solaire (EDF Renouvelables, 4 500 personnes). Il a également été conseiller technique entre 2004 et 2007 (cabinets des ministres de l'industrie Devedjian puis Loos, puis présidence de la République) et directeur de la stratégie chez GDF Suez/Engie — antériorités que le rapporteur exploitera pour le faire témoigner sur la période EPR.

La substance

Sa thèse centrale : il ne faut plus opposer nucléaire et renouvelables, mais les substituer ensemble aux 63 % d'énergie fossile du mix d'ici 2050. « Il est tout à fait possible d'être à la fois pronucléaire et prorenouvelable », et « ce n'est pas parce que le nucléaire est important qu'il ne faut pas faire beaucoup de renouvelables ». Il diagnostique le retard français de l'éolien et du solaire non par un manque d'envie ou de moyens des entreprises, mais par les spécificités hexagonales : accès au foncier, contentieux, acceptabilité, millefeuille administratif, manque d'effectifs des administrations.

Chiffres marquants : potentiel hydroélectrique supplémentaire de « environ 5 gigawatts, en grande majorité autour de nos concessions », dont 3 GW de STEP (EDF est premier acteur du stockage avec 5 GW de STEP, objectif +10 GW d'ici 2025). Sur le solaire, il livre un aveu industriel net : Photowatt (Bourgoin-Jallieu, 200 personnes, repris en 2012 à la demande de l'État) « perd régulièrement de l'ordre de 30 millions d'euros par an depuis dix ans », tandis que la Chine fournit « 95 % des panneaux » et les États-Unis 5 %. Produire de l'électricité solaire est devenu compétitif (coûts passés « de 500 à 50 euros par mégawatt-heure »), mais fabriquer des panneaux reste perdant. Il oppose le marché de gros de court terme, qui « ne donnait pas les bons signaux pour amener les investissements », à des marchés de long terme (PPA, contrats à contrepartie publique ou privée). Il signale aussi le retournement de discours : les renouvelables, autrefois coûteuses, « rapportent environ 30 milliards d'euros par an à l'État ».

Les enjeux et confrontations

L'audition se joue sur trois fronts. Sur les concessions hydroélectriques, Bensasson plaide pour un renouvellement sans mise en concurrence et le maintien d'EDF comme exploitant public, invoquant un « vaste consensus » depuis 2019 et les propos du chef de l'État à Belfort et Saint-Nazaire. Marie-Noëlle Battistel (SOC), élue de l'Isère où sont implantées Photowatt et Ferropem, l'appuie ouvertement (« j'appelle de mes vœux à des renouvellements ») et milite pour soutenir la filière de fabrication, pas seulement la production. Francis Dubois (LR) teste la solidité réelle des engagements de l'exécutif : « Au-delà des discours du chef de l'État et de la Première ministre, disposez-vous d'assurances en termes calendaires ? » — Bensasson esquive en renvoyant à la « responsabilité souveraine de l'État ».

Avec le rapporteur Antoine Armand, deux séquences sont sensibles. Sur l'EPR, Armand cherche à reconstituer le processus ayant conduit à un seul réacteur ; Bensasson confirme le contexte de surcapacité (prix de « 20 ou 30 euros par mégawatt-heure ») et justifie le lancement par le maintien de l'option nucléaire et des compétences après Chooz et Civaux, mais se réfugie dans le devoir de réserve : « Je ne me permettrais pas de dire si EDF aurait pu se permettre de proposer plusieurs EPR », puis « de mémoire en 2007, je ne pense pas en avoir discuté ». Sur le coût complet des renouvelables, Armand le presse d'intégrer réseau et flexibilités ; Bensasson botte partiellement en touche (« vos questions renvoient davantage à la mission de RTE ») et pose une mise en garde méthodologique : ne pas comparer directement les coûts complets car les moyens « n'offrent pas le même service ».

Maxime Laisney (LFI-NUPES) tend un piège politique en lui demandant de valider l'« inquiétude » d'un retour du projet Hercule sous un autre nom après la lettre de mission à Luc Rémont, et oppose aux PPA gré à gré un opérateur public unique d'achat. Bensasson esquive l'inquiétude (« il est prématuré de se prononcer ») mais défend son cap par une formule : « je préfère grandir en partenariat que rétrécir seul », et juge le statut Syntec d'EDF Renouvelables non « dégradant ».

Ce que l'audition apporte

Elle documente, de l'intérieur, le coût réel de la souveraineté industrielle solaire (Photowatt, dépendance chinoise à 95 %) et l'appel assumé à un cadre type Inflation Reduction Act. Elle objective le blocage de vingt ans des concessions hydroélectriques (deux mises en demeure de la Commission depuis 2015) comme verrou du gisement hydraulique restant. Enfin, le témoignage d'un conseiller technique de l'époque éclaire la rationalité du lancement de l'EPR (préserver les compétences plus que répondre à un besoin de capacité), tout en illustrant les limites de l'exercice : sur les points les plus sensibles (nombre d'EPR, intentions de l'État actionnaire), l'auditionné s'abrite derrière le devoir de réserve et la mémoire défaillante.