Qui est auditionné
Cédric Lewandowski est, depuis le 1er juillet 2019, directeur exécutif du groupe EDF en charge de la direction du parc nucléaire et thermique, et membre du comité exécutif. Le parc qu'il pilote a produit 87,3 % des 413 TWh d'EDF en 2021 (le thermique en représentant 2,6 %). Il relèvent de lui les questions de corrosion sous contrainte, de grand carénage, de disponibilité et de prolongation des centrales ; le nouveau nucléaire (EPR, SMR) n'est, a priori, pas dans son périmètre. Ancien collaborateur, il fut directeur de cabinet de François Roussely à la présidence d'EDF (1998-2004), puis directeur du cabinet civil et militaire du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian (2012-2017), avant de revenir chez EDF en 2017 comme directeur de la stratégie. Son parcours le rend témoin de deux périodes clés interrogées par la commission : l'apogée du parc (fin des années 1990) et le « retour » du nucléaire après 2017.
La substance
Thèse centrale : le nucléaire est « au cœur de la souveraineté » du pays, et EDF n'a « à aucun moment relâché ses efforts sur le parc existant ». Lewandowski distingue trois chantiers : la maintenance courante ; le grand carénage / visites décennales (deuxième phase, « environ 33 milliards d'euros courants » sur 2022-2028, prolongation au-delà de 40 ans) ; et la corrosion sous contrainte, présentée comme un « événement totalement inédit », sans lien avec le vieillissement. Il insiste sur l'ampleur du saut post-Fukushima : « les VD4 représentent une masse de travail [...] cinq fois supérieure » à celle du passage de 30 à 40 ans.
Sur la corrosion sous contrainte (découverte en octobre 2021 sur Civaux 1), il valorise la réaction d'EDF : modélisation et outil de contrôle développés en un an au lieu de quatre à cinq, commission internationale de métallurgistes réunie en octobre 2022. Il prévient toutefois qu'elle ne sera pas résolue « en moins de trois ans » et annonce un productible 2023 de 300 à 330 TWh.
Chiffres marquants : taux d'indépendance énergétique passé de 23,9 % (1973) à 55 % (2021) ; filière de 220 000 emplois devant atteindre « près de 300 000 personnes en 2030 » pour le programme de Belfort, soit « environ 150 000 nouveaux recrutements ». Sur le combustible, il affirme que « la France n'est pas dépendante de la fourniture de la Russie pour faire vivre son parc » — mais nuance aussitôt : « seule l'usine de Tenex en Russie a la capacité d'accomplir ce travail de retraitement de l'uranium en Europe ».
Les enjeux et confrontations
L'audition se joue sur l'attribution des responsabilités du décrochage de la filière. Le rapporteur Antoine Armand mène l'interrogatoire le plus serré : que s'est-il passé pendant la décennie 2000 ? Lewandowski concède un diagnostic fort — « aucun engagement de série n'avait été pris de 2004 à 2010 », et « désormais, nous payons le prix de ces années perdues » — qu'il résume par une formule : « j'avais quitté l'entreprise dans une situation de renaissance du nucléaire et j'y suis revenu dans une vision de décroissance inéluctable ». Il pointe l'État stratège défaillant face à la rivalité EDF-Areva : « il y avait aussi des divergences stratégiques que l'État n'a pas arbitrées ».
Le point de friction le plus net : Armand, s'appuyant sur l'audition du CSE d'EDF, suggère des « défaillances managériales » dans l'anticipation des recrutements et de la prolongation. Lewandowski tient bon, refuse ce cadrage (« je me suis visiblement mal fait comprendre »), et impute la perte d'expérience à un mouvement « massif » de départs en retraite (un tiers des plus expérimentés) difficile à anticiper.
Les esquives sont assumées et répétées sur les sujets hors périmètre ou antérieurs à sa prise de fonction : il ne sait pas justifier l'ordre fioul/charbon des fermetures (« je travaillais au ministère de la défense à cette époque »), renvoie l'origine du 50 % à « un accord politique fort » PS-Verts de novembre 2011, et botte en touche sur le coût complet du MWh et la dette/ARENH (« cela excède mon domaine de responsabilité », renvoi à Luc Rémont). Il concède néanmoins que l'ARENH « contribue aux difficultés » : prix de « 42 euros [...] conçu plus de dix [ans] auparavant », jamais revu, jugé par la CRE « non dimensionné au coût économique réel ».
Confrontation politique notable : le député RN Alexandre Loubet enchaîne des questions orientées (loi ayant « sabordé » le parc, relance de Fessenheim, ARENH = un tiers de la dette). Le président Schellenberger recadre publiquement l'évocation de Fessenheim : « une commission d'enquête parlementaire ne travaille pas [...] [par l'absurde]. Je n'apprécie donc que moyennement l'allusion ». Lewandowski ferme la porte : reconstruire Fessenheim prendrait « entre sept et dix ans » et EDF n'y travaille pas. Le LR Francis Dubois fait, lui, reconnaître que les « va-et-vient » publics sont un handicap et plaide la souveraineté hydro-électrique.
Apport au dossier
L'audition fournit le témoignage interne d'un dirigeant qui valide la thèse des « années perdues » 2004-2010 et désigne nommément l'absence d'arbitrage de l'État et la guerre EDF-Areva comme causes de l'échec EPR. Elle documente concrètement la corrosion sous contrainte, les ordres de grandeur du grand carénage et du mur RH de 2030, et fait reconnaître par EDF la sous-tarification de l'ARENH et une dépendance russe résiduelle sur le retraitement. En contrepoint, elle illustre la ligne de défense d'EDF (aucun relâchement, sûreté non handicapante, ASN « vertueuse ») et les limites de l'exercice : sur le cœur économique (coût complet, dette), l'auditionné renvoie systématiquement, laissant ces questions ouvertes pour la suite des travaux.