Qui est auditionné et à quel titre
Dominique Maillard est entendu sous serment le 26 janvier 2023 par la commission d'enquête sur la souveraineté et l'indépendance énergétique de la France, présidée par Raphaël Schellenberger (rapporteur : Antoine Armand). Il offre une profondeur historique rare : présent dans l'administration de l'énergie dès le premier choc pétrolier de 1974, directeur du gaz, de l'électricité et du charbon, puis directeur général de l'énergie et des matières premières (1998-2007), enfin président du directoire de RTE (2007-2015), après la constitution de RTE en société anonyme. Le président le sollicite explicitement pour « donner davantage de profondeur historique et de perspective » après l'audition de ses successeurs Brottes et Piechaczyk.
La substance
Sa thèse centrale : la politique énergétique européenne a empilé trois piliers (sécurité d'approvisionnement, environnement, concurrence) partiellement incompatibles, sans jamais arbitrer. « Je regrette que nous ne nous soyons jamais véritablement interrogés sur la compatibilité de ces trois objectifs. » Il en tire un constat lourd : « la dépendance accrue des pays européens à l'égard de la Russie ces dernières décennies constitue également la traduction de cette recherche effrénée du meilleur prix à un moment donné », fruit d'un « comportement panurgiste » des acteurs concurrentiels au lieu d'une stratégie de diversification.
Sur le nucléaire, il défend le choix d'un EPR unique (taille unitaire de 1 650 MW, commande concomitante en Finlande formant « la paire ») et impute le fiasco de Flamanville à des causes génériques de conception et d'ingénierie, pas au nombre de réacteurs : « Si nous en avions construit deux, ils seraient tous deux en retard. » Il reconnaît cependant une cause majeure : « La capacité à reconstituer des équipes opérationnelles efficaces a certainement été largement sous-estimée. » Il regrette l'arrêt de Superphénix et Phénix, lecture politique d'un « gage donné aux opposants », qui a privé la France de « cette démonstration possible du bouclage du cycle nucléaire ».
Sur le marché, il dissocie l'interconnexion physique (atout à préserver et renforcer : ensemble européen d'environ 400 000 MW contre une pointe française record de 102 000 MW en 2012) du fonctionnement boursier, qu'il juge trop volatil : prix de « – 500 euros à + 3000 euros » pour un coût de revient « compris entre 12 et 150 euros le MWh ». Il plaide une extinction progressive de l'ARENH : « je ne connais aucun autre secteur où l'on demande à un concurrent de fabriquer les produits de ses propres rivaux. » Autres chiffres marquants : sensibilité thermique du parc (« Un degré de moins en période hivernale correspond à une demande de 2 400 mégawatts supplémentaires »), 40 ans d'exportation grâce à un parc dimensionné sur une croissance de 5-6 % réalisée à 3 %.
Les enjeux et confrontations
Le rapporteur Armand mène un interrogatoire serré, cherchant à faire valider des thèses entendues ailleurs. Maillard prend systématiquement le contre-pied : il refuse d'attribuer le fiasco EPR au réacteur unique (alors qu'Armand souligne que « l'ensemble des personnes auditionnées jusqu'ici » défendait la construction par paire), relativise les « aventures » d'EDF à l'étranger (« je ne pense pas qu'elles expliquent exclusivement la détérioration des comptes »), et conteste que le chauffage électrique ait nui à la sécurité d'approvisionnement (« je ne suis pas convaincu que le bilan soit si négatif »). Sur le scénario 50 % de nucléaire, il se réfugie derrière la posture de conseiller : « J'ai toujours considéré que la responsabilité de RTE résidait dans le conseil [...] et non dans la prise de décision », précisant « J'ai dit que ce scénario serait tendu, et non pas impossible » et qu'il s'en est ouvert « par écrit qu'à l'oral », recevant pour réponse « que les moyens nécessaires seraient mis en œuvre le moment venu » — façon de renvoyer la responsabilité au politique.
Le député Francis Dubois (LR) pose des questions à charge orientée (le politique cherche-t-il « à nous faire craindre le noir » ; l'ARENH a-t-il artificiellement créé des traders sans actifs). Maillard ne valide pas la grille dogmatique proposée : il reconnaît le poids médiatique des ONG (« une audience médiatique qui est plus importante que celle [...] des services de l'administration »), mais reste mesuré sur leur poids réel dans les décisions, et tempère l'enthousiasme pour l'hydroélectricité de masse (« plus pessimiste sur les possibilités d'un développement de masse »).
Ce que l'audition apporte
Sommé en fin d'audition de nommer les « mauvaises décisions », Maillard désigne frontalement la loi de transition énergétique de 2015 : « une mauvaise loi car elle consiste en une accumulation d'objectifs [...] La somme de ces objectifs sombre quelque peu dans l'incantation », fixant une part de nucléaire « indépendamment de toute considération des prix ». L'audition apporte un éclairage de quasi-témoin sur quatre décennies, pointe la responsabilité du modèle concurrentiel européen dans la dépendance russe et de la loi de 2015 dans l'incohérence des objectifs, tout en dédouanant le choix de l'EPR unique. Il invite enfin la commission à ne pas se focaliser sur la seule électricité mais à explorer toutes les dimensions (économique, physique, technologique, politique, internationale, fiscale) de la souveraineté énergétique.