Qui est auditionne et a quel titre
Lionel Jospin est entendu comme ancien Premier ministre, au titre de la politique energetique conduite par son gouvernement de cohabitation entre 1997 et 2002, sous la presidence de Jacques Chirac et avec une majorite plurielle (PS, PC, Radicaux de gauche, MDC, Verts). Il prete serment et demande d'emblee que l'audition se cantonne a sa periode d'exercice : il refuse de commenter les politiques de ses successeurs, dont il ne se dit « pas comptable ». Le president est Raphael Schellenberger, le rapporteur Antoine Armand. C'est, dit-il, « la premiere fois que je suis interroge par une Commission d'enquete ».
La substance
Sa these centrale, repetee jusqu'a la phrase de cloture : « la politique conduite entre 1997 et 2002 n'a pas entraine une perte de souverainete et d'independance energetique pour la France. » Il distingue les deux notions : l'independance est relative (la France n'a ni charbon, ni petrole, ni uranium dans son sous-sol), la souverainete a une dimension « subjective », construite par les responsables au nom du peuple.
Sur le dossier le plus disputé, la fermeture de Superphenix, il assume une decision « avant tout industrielle » : le surgenerateur de Creys-Malville etait « un echec industriel », jamais stabilise, « incident sur incident », technologie risquee (« le sodium explose au contact de l'eau »), couteuse pour EDF, et qui « n'a prospere dans aucun pays occidental » (Astrid arrete en 2019, retraits americain et japonais). Il reconnait la part politique (annonce dans l'accord avec les Verts, soumise aux electeurs).
Il revendique un bilan de consolidation de la filiere : MOX introduit dans dix tranches supplementaires (malgre un moratoire prevu dans l'accord, avec l'accord de Voynet), laboratoire de Bure pour le stockage reversible des dechets, fusion surete/radioprotection (DGSNR, fevrier 2002) prefigurant l'ASN independante de 2006, poursuite des etudes EPR « sans aucune entrave », adossement de Framatome a Cogema, nomination de Lauvergeon et de Roussely. Il assume une ouverture « limitee » du marche (loi Pierret de 2000, reservee aux gros consommateurs), tout en se dechargeant de l'ARENH et des deregulations posterieures : « aucune [...] ne date de mon gouvernement ». Il revendique aussi un volet renouvelables pionnier (decret eolien de 2001 a 0,55 euro/kWh, obligation d'achat photovoltaique, objectif de 3000 MW eolien) et des accords fossiles (Venezuela, Angola, Arabie saoudite, Iran).
Chiffres marquants qu'il avance : Verts = 8 deputes sur 314 ; 4 partis sur 5 pro-nucleaire ; endettement d'EDF passe de 25 a plus de 50 milliards d'euros apres son depart.
Les enjeux et les confrontations
L'audition est tendue. La confrontation principale oppose Jospin au rapporteur Armand, qui lui rappelle qu'il est « la quarante-septieme personnalite » entendue et que, « a l'exception de Mme Lepage », toutes ont juge que « la fermeture de Superphenix n'avait pas de fondements industriels ». Armand presse : « Comment, en 16 jours, avez-vous pu [...] prendre une telle decision sur un fondement industriel ? » Jospin esquive en retournant la question (« Est-ce votre opinion ? » que le surgenerateur produirait de l'electricite), ce qu'Armand recadre fermement. Sur l'absence de consultation du Parlement, Jospin tranche : « Je n'avais pas a consulter le Parlement sur une decision relevant du pouvoir executif. » Un echange vif suit sur une conversation rapportee Voynet/conseiller relative a l'EPR, que Jospin disqualifie en revenant a son argument arithmetique sur les Verts (« cette fable »).
Le depute Jean-Philippe Tanguy (RN) vient « en support du rapporteur » et porte l'attaque technique la plus frontale : un prototype est « chaotique par nature », Superphenix avait « un taux de charge de 35 % » au moment de sa fermeture, la France « disposait d'une avance inedite » que les autres democraties n'ont pas relayee faute de relais francais. Il etend la critique a la politique industrielle (turbines de Belfort et Thermodyn du Creusot vendues a General Electric, fusion Elf-Total sans actionnariat populaire). C'est le point de bascule de l'audition : Jospin se retranche derriere son statut (« Je ne suis pas un technicien du nucleaire [...] je n'ai pas ete forme a l'Ecole des Mines ») et invite a transmettre les questions techniques « au prealable [...] sauf si ces questions ont pour objectif de les embarrasser ». A la charge finale de Tanguy (« vous donnez l'impression que tous ces sujets [...] vous indifferaient »), Jospin refuse simplement de reagir (« Non »).
Deux deputees nuancent le cadrage. Marie-Noelle Battistel (SOC) le soutient (« L'abandon d'Astrid en 2019 valide a posteriori votre analyse ») et conteste le resume des auditions par le rapporteur. Julie Laernoes (Ecolo-NUPES) denonce le biais des sources de la commission (« une video du lobby pro-nucleaire ») et reproche a Jospin de n'avoir « pas du tout evoque » la sobriete.
Ce que l'audition apporte
Elle livre la defense argumentee, sous serment, du seul responsable politique majeur tenant le fondement industriel de la fermeture de Superphenix contre le consensus quasi unanime des autres auditions — un point de friction structurant pour le rapport. Elle clarifie l'attribution des responsabilites sur l'ouverture du marche : Jospin distingue l'ouverture limitee de 2000 des deregulations ulterieures et de l'ARENH, qu'il refuse d'endosser. Elle documente une concession notable (« aujourd'hui, nous ne signerions pas un accord avec l'Iran »). Enfin, par sa tonalite et l'esquive assumee sur le terrain industriel (Alstom, turbines militaires), elle eclaire autant la posture defensive de l'ancien Premier ministre que la methode contradictoire, voire orientee, de la commission elle-meme.