Qui est auditionné
Yves Marignac est chef du pôle énergies nucléaire et fossiles de l'institut négaWatt et porte-parole de l'association négaWatt, qui prône sobriété, efficacité et développement des renouvelables. Ancien directeur de WISE-Paris, il participe aux groupes permanents d'experts auprès de l'ASN (depuis 2014) et au groupe de travail sur le PNGMDR (depuis 2008), a contribué en 2012 au secrétariat général du débat national sur la transition énergétique (cabinet Batho), et a coécrit en 2022 le livre Peut-on se passer du nucléaire ?. Il est entendu comme expert, sous serment, le même après-midi qu'André Merlin (auquel le rapporteur l'opposera frontalement). C'est l'une des rares auditions «anti-nucléaire» d'un corpus où dominent les voix pro-nucléaire.
La substance
Sa thèse centrale est contre-intuitive et heurte le postulat même de la commission : «le développement du nucléaire s'est paradoxalement accompagné d'une perte de souveraineté énergétique». Sur cinquante ans, les productions domestiques hors nucléaire ne couvrent plus que 17 % de la consommation (35 % avec le nucléaire), l'uranium étant intégralement importé. Il replace la crise de 2022 dans le temps long : surcapacité nucléaire et déséquilibre de la pyramide des âges hérités des prévisions trop ambitieuses d'EDF (années 1970-80), stratégie devenue «financière» (prolongation au-delà de 40 ans pour économiser des dizaines de milliards), puis «fuite en avant» des années 2010. Il diagnostique aujourd'hui une «addiction» au nucléaire et impute à la filière une «triple crise énergétique, industrielle et financière», dénonçant la «tentative incroyable des responsables de la filière [...] de réécrire l'histoire [...] au prix de dérives parfois complotistes». La sûreté traverse selon lui une «crise systémique», «à la fois crise de compétences [...] et crise de la capacité des acteurs à réguler».
Chiffres marquants : indisponibilité de 15 réacteurs pour corrosion sous contrainte, problème «pas prévisible» dans son moment de survenue ; chauffage électrique = 30 des 90 GW de pointe, gradient thermique de 2,4 GW/°C (moitié de la sensibilité européenne) ; baisse de consommation hivernale d'environ 10 % après correction climatique ; budget négaWatt > 1 M€ en 2022. Il oppose le scénario négaWatt : pointe ramenée à 60 GW, rénovation de tout le bâti d'ici 2050, industrie électrifiée de 28 à 50 %, 100 % renouvelable «parfaitement atteignable à l'horizon 2050», arrêt des réacteurs au 5e réexamen périodique (dernier en 2045, à rythme de 2 fermetures/an). Argument économique clé : selon RTE les scénarios diffèrent d'environ 15 % (donc «économiquement similaires»), la sobriété coûte «10 milliards d'euros de moins par an», et «les scénarios avec nucléaire n'apparaissent [...] moins coûteux qu'à la condition de faire porter à la collectivité les risques financiers» (taux uniforme de 4 % retenu par RTE, alors que Hinkley Point est à 8 %).
Les enjeux et confrontations
L'audition est tendue et adversariale. Le président Schellenberger attaque sur plusieurs fronts : il qualifie de «spéculatifs» les propos sur la sobriété des ménages (absence de chiffres) ; il met en cause la transparence financière de négaWatt («cette transparence est relative», le compte 2021 affichant «20 % de mécénat et partenariat d'entreprises», réclamant des chiffres absolus) ; il conteste la neutralité agronomique du biogaz en y voyant une «intensification» (citant Lavoisier) ; il relève une contradiction interne sur le recyclage de l'acier de démantèlement (150 000 tonnes de Georges Besse 1, soit «15 tours Eiffel», dont l'enfouissement contredirait l'impératif d'économiser la matière) ; il raille enfin le jargon («la nuit» plutôt que «périodes de non-ensoleillement»).
Le rapporteur Armand éprouve la robustesse du scénario : il recadre factuellement la cuve EPR («aucune forme de combustible [...] aucun problème de sûreté radioactive»), chiffre les fermetures imposées (3 réacteurs/an, «10 gigawatts en sept à huit ans»), et oppose surtout l'audition d'André Merlin (jugeant le 100 % renouvelable «totalement impossible») ainsi que les projections AIE/IFRI/Commission européenne anticipant un doublement ou triplement des besoins en cuivre, contre une baisse de 95 % chez négaWatt. Marignac y répond par le recyclage et la sobriété, mais aussi par une esquive contestable : il invoque le «biais culturel» des experts français — réponse qu'Armand neutralise en rappelant que Merlin a présidé le CIGRE international. Marignac reconnaît alors devoir compléter «par écrit» sur les matériaux. La seule députée présente, Alma Dufour (LFI-NUPES), intervient en appui, prolongeant la ligne sobriété/renouvelables/climat et défendant le scénario contre le rapporteur (régulation par la norme via les ZFE).
Apport au dossier
L'audition apporte la contradiction structurée au récit dominant pro-nucléaire de la commission : elle pointe des responsabilités précises (EDF/Framatome accusés d'un «fait accompli» sur la soudure de la cuve de Flamanville, ASN qui «n'a pas voulu ou pas su s'y opposer», exploitants «premiers responsables de la sûreté» dont dépend le contrôle), retourne l'argument d'intermittence («aussi intermittent qu'un panneau photovoltaïque»), et démonte le mécanisme de compétitivité affichée du nucléaire par le transfert du risque financier. Marignac engage sa crédibilité par un pari datable : «dans cinq à dix ans, le différentiel de coût apparaîtra très clairement en faveur des scénarios 100 % renouvelable». Le président conclut, ironique, avoir «finalement reçu beaucoup de réponses sur le nucléaire».