Qui est auditionné
Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) est entendue à distance depuis les États-Unis en sa qualité d'ancienne secrétaire d'État chargée de l'Écologie (à compter de 2007, après avoir été responsable de l'environnement dans la campagne de Nicolas Sarkozy en 2006) puis ministre de l'Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement (novembre 2010 – février 2012). Elle a quitté le ministère le 14 février 2012 et travaille désormais dans l'investissement en technologies vertes aux États-Unis. Elle précise d'emblée le périmètre exact de ses attributions : le marché de l'énergie ayant été rattaché à Bercy, le nucléaire ne relevait de ses fonctions « uniquement sous l'angle de la sûreté ».
La substance
NKM structure son action autour de trois pôles : la conception puis la mise en œuvre du Grenelle de l'environnement, la gestion de la sûreté nucléaire après Fukushima (mars 2011), et des dossiers à forte dimension environnementale comme le gaz de schiste. Son fil conducteur, qu'elle nomme son « obsession », est le couplage des objectifs environnementaux « avec la politique en faveur de l'emploi et la politique industrielle ». Elle pose aussi une lecture du mandat de la commission : « l'indépendance énergétique stricto sensu est inatteignable », mais la souveraineté reste corrélée à la compétitivité.
Cette grille explique ses jugements sur les renouvelables : succès revendiqué de l'éolien en mer (lancé en 2011 « dans un climat de moquerie générale », avec des critères de production locale, la Commission européenne ayant « largement fermé les yeux ») ; échec industriel de l'éolien terrestre, lancé trop tard, dont « les Danois et les Allemands ont été les réels bénéficiaires industriels » ; moratoire sur le solaire justifié par le refus de faire payer au « consommateur d'électricité français [...] les usines de production de panneaux en Chine ».
Sur le nucléaire, son regard est critique. Elle jugeait dès 2007 le lancement de l'EPR prématuré : « un très gros réacteur centralisé » peu cohérent avec un marché s'orientant vers les petits réacteurs (SMR), précipité comme « marqueur politique fort » et par crainte d'une fenêtre d'opportunité se refermant. Elle attribue le manque de densité de l'expertise au conflit EDF-Areva qui en porte « une très grande part de responsabilité », et dénonce les « mouvements de balancier » politiques (arrêts de Superphénix, d'Astrid). Sur Fukushima, elle détaille les stress tests confiés à EDF dès l'automne 2011 et les mesures de robustesse (générateurs diesel par réacteur, duplication des stockages d'eau, forces d'action rapides du nucléaire). Chiffres marquants cités : fonds chaleur d'un milliard (2009-2011) ayant généré 10 000 emplois ; un milliard de crédits nucléaires dans le Grenelle (Astrid, réacteur Jules Horowitz, Andra, IRSN) ; et, côté américain, un Inflation Reduction Act de 700 milliards de recettes dont 370 pour la politique industrielle verte, avec 3 dollars par kilo d'hydrogène vert garantis dix ans.
Les enjeux et confrontations
Le rapporteur Antoine Armand mène l'essentiel du contradictoire. Il requalifie le Grenelle en manœuvre politique (« un symbole écologiste de gauche pour prendre à revers l'adversaire »), ce que NKM concède partiellement. Il la pousse surtout sur l'exclusion du nucléaire du Grenelle, contestant la comparaison avec la chasse : « le nucléaire [...] produit 80 % de notre électricité ». NKM cède du terrain : « nous avons laissé se propager le sentiment que le nucléaire se développe dans l'ombre du débat public ». Armand l'oppose aussi sur Superphénix (« démonstrateur en fonctionnement ») et oppose l'avis de Lionel Jospin, à quoi elle répond qu'il est « probablement mieux informé que moi » tout en maintenant que l'arrêt n'était pas « entièrement technique ». Il relève enfin que le rapport Roussely (juin 2010) recommandait l'extension à soixante ans « à sûreté constante » : elle corrige, l'expression étant « contradictoire avec la doctrine » française d'amélioration progressive.
La confrontation la plus vive oppose NKM au député Maxime Laisney (LFI-NUPES), qui défend une reprise en main publique de la filière, dénonce la sous-traitance (« 80 % des doses ») et l'irresponsabilité de la relance EPR. NKM riposte frontalement sur les déchets : « il est mensonger de parler de recyclage [...] la filière n'est pas bouclée », et accuse le groupe d'« inconséquence à s'être tant battu contre la quatrième génération tout en pointant désormais [...] le problème des déchets ». Le président Schellenberger la reprend factuellement (le radier de Fessenheim « a été épaissi en 2013 »), elle maintient que l'épaississement aurait dû être plus important et que la cuve ne le permettait pas. Le député Francis Dubois (LR) recueille son adhésion sur le temps long et la critique du marché européen.
Ce que l'audition apporte
L'audition éclaire le processus de décision sur trois plans. Elle documente une critique de l'EPR formulée de l'intérieur du gouvernement qui l'a lancé, pointant le conflit EDF-Areva et l'instabilité politique comme causes d'erreurs « sur la quatrième génération ». Elle livre un aveu rare sur la non-fermeture du cycle des déchets. Elle apporte un argument technique précis (le radier, la cuve non remplaçable) à la controverse politique sur Fessenheim, et souligne la zone grise où « les avis [de l'ASN] ont des conséquences [...] sur des choix de politique énergétique qui ne relèvent pas de cette instance ». Enfin elle désigne deux responsabilités structurelles : le rattachement de l'énergie à Bercy (qu'elle relie à ses propres positions critiques sur le nucléaire) et l'influence de l'Allemagne, à qui la France « s'est laissé imposer un certain nombre de choix » contraires à ses intérêts.