Qui est auditionné et à quel titre
Barbara Pompili est entendue sous serment comme ancienne ministre de la Transition écologique du quinquennat précédent (juillet 2020 – mai 2022), à un poste au périmètre très large (énergie, climat, environnement, mais aussi logement, transports, urbanisme) incluant la sûreté nucléaire. Le président Schellenberger circonscrit l'audition à cette période, en rappelant qu'elle a défendu la loi « climat et résilience », que le décret abrogeant l'autorisation de Fessenheim a été pris avant son entrée en fonctions, et qu'elle a précédemment présidé la commission du développement durable et a été rapporteure d'une commission d'enquête sur la sûreté nucléaire — d'où le titre de « madame la rapporteure » que lui donne Antoine Armand.
La substance
Sa thèse centrale : la politique énergétique française a souffert d'un « péché originel », l'antagonisme entre partisans des renouvelables (issus du militantisme écologiste antinucléaire) et défenseurs du nucléaire, qui a paralysé les arbitrages. Elle affirme, « sous serment », qu'EDF et les opérateurs « n'ont pas fait beaucoup d'efforts » pour développer les renouvelables au rythme prévu, parce qu'il fallait « sauver le soldat nucléaire ».
Elle assume avoir défendu un mix 100 % renouvelable en 2050, qu'elle jugeait « il y a dix ans, tout à fait réaliste », et invoque le rapport AIE-RTE de janvier 2021 confirmant cette faisabilité « technique » sous de lourdes conditions (réseaux, stockage, financements, sobriété). Mais elle opère une nuance majeure : vu le retard accumulé et un parc vieillissant, « il y a un risque à tirer sur le parc existant jusqu'à la corde », ce pourquoi elle dit se « retrouver dans le discours de Belfort ». Les scénarios RTE « Futurs énergétiques 2050 » (remis octobre 2021) sont présentés comme l'outil dépassionné qui a dégagé trois constantes : hausse du besoin d'électricité, nécessité de développer massivement les renouvelables même avec un maximum de nucléaire, et efforts d'économies d'énergie. Le discours de Belfort (février 2022) est érigé en point de bascule : pour elle il marque surtout « le déblocage tant attendu en matière d'énergies renouvelables », pas seulement l'annonce des EPR.
Chiffres marquants : 55 % de l'énergie consommée produite en France, 45 % importée ; aucune souveraineté complète (uranium importé pour le nucléaire, composants importés pour les renouvelables) ; bâtiment = 33 % des émissions ; 53 réacteurs raccordés entre 1979 et 1992, d'où l'« effet falaise » justifiant une trajectoire douce de fermeture. Surtout, elle relativise Fessenheim : « 1,6 gigawatt » perdu « n'est absolument pas la cause des problèmes », face à « jusqu'à trente réacteurs fermés » (~30 GW) pour corrosion sous contrainte et maintenance.
Les enjeux et confrontations
L'audition est tendue avec le président Schellenberger, dont la ligne pro-nucléaire transparaît. Il la pousse sur le « pilote dans l'avion » (opposant le récit de Ribadeau-Dumas selon qui tout aurait été préparé dès 2017), sur la contradiction entre ses propos « acides » de janvier 2022 sur l'incapacité à construire des centrales et l'annonce de Belfort le mois suivant, et sur l'idée qu'« un discours seul » suffirait — qu'elle défend par l'analogie du discours de Kennedy sur la Lune. Elle esquive deux fois sur des points factuels (date de commande du scénario 100 % renouvelable, commandes industrielles avant Belfort), promettant des réponses écrites.
Avec le rapporteur Armand, le bras de fer porte sur la fusion ASN-IRSN : il la presse à trois reprises de démontrer en quoi une réorganisation nuirait à l'indépendance, elle répond par le principe de séparation expertise/décision (modèle sanitaire, AIEA) et dénonce une réforme « par voie d'amendement, sans étude d'impact ». Elle retourne la charge : « pourquoi l'ASN demande-t-elle à absorber l'IRSN, si ce n'est pour l'avoir davantage à sa disposition ? »
Les députés LR attaquent frontalement : Francis Dubois lui oppose les alertes de Bréchet et Proglio contre toute fermeture avant Flamanville et le potentiel ignoré de l'hydroélectricité (STEP de 5 GW) ; Vincent Descoeur la presse sur l'ouverture des concessions hydroélectriques à la concurrence, qu'elle assure ne pas être une « variable d'ajustement », renvoyant à Bruno Le Maire.
Ce que l'audition apporte
Elle livre un témoignage de tutelle à charge contre EDF — déni systématique résumé par « Tout va très bien, madame la marquise », maintenance bouleversée par le Covid, retards de Flamanville, perte de compétences présentée comme « une manière un peu facile de repousser la faute sur les politiques ». Elle déplace la responsabilité de la crise électrique de Fessenheim vers la disponibilité du parc. Enfin, elle documente un angle mort démocratique : le secret-défense opposé « à géométrie variable » par les opérateurs, et plaide pour une délégation parlementaire au nucléaire, s'engageant à appuyer le rapporteur (« Mon rôle n'est pas de faire confiance : il est de contrôler et de vérifier »).