La part du citoyen

2 novembre 2022 · audition t201

Audition de M. Yves Bouvier, Professeur des universités, Groupe de Recherche Histoire (GRHis), Université de Rouen et Mme Nathalie Ortar, Anthropologue de l’énergie, Directrice de recherche au Ministère de la Transition Écologique au LAET (laboratoire aménagement économie des transports), ENTPE/Université de Lyon (2 novembre 2022)

M. Yves BouvierYves BouvierNONathalie Ortar

Qui est auditionné et à quel titre

Cette table ronde inaugure les travaux de la commission d'enquête (souveraineté et indépendance énergétique de la France). Elle réunit deux universitaires choisis pour un cadrage historique et anthropologique : Yves Bouvier, professeur des universités et historien de l'énergie (Groupe de Recherche Histoire, Université de Rouen), et Nathalie Ortar, anthropologue de l'énergie, directrice de recherche au ministère de la Transition écologique (LAET, ENTPE/Université de Lyon). Le président Raphaël Schellenberger assume vouloir « débuter les travaux de notre commission par des auditions traitant de l'histoire de l'énergie, de la sociologie, de l'anthropologie » pour « disposer d'un contexte général ». La période couverte est large : de la Première Guerre mondiale à la relance EPR contemporaine.

La substance

Yves Bouvier retrace une généalogie longue de la quête d'indépendance énergétique : comparaison du pétrole au sang par Clémenceau en 1917, loi du 16 octobre 1919 faisant de l'hydroélectricité une ressource nationale, plans quinquennaux de 1952 et 1957. Sa thèse centrale corrige le récit dominant : le programme nucléaire « est lancé non comme une réaction politique à la crise de 1973, mais bien comme une ambition de long terme » (première accélération dès 1972, plan Messmer élaboré à l'automne 1973). Il distingue l'indépendance — « un horizon, puisque la France n'a jamais réellement connu d'indépendance énergétique » (trois quarts de l'énergie importée au premier choc pétrolier, plafond de 50 % au milieu des années 1980, uranium entièrement importé) — de la souveraineté, « être en capacité de faire des arbitrages ». Il documente une dépendance technologique initiale : « il s'agit d'accords de licence : les industriels français doivent payer des royalties aux sociétés américaines » (Westinghouse, General Electric en 1969), francisée à partir de 1974-1975. Il déconstruit le mythe franco-français (« cette construction s'inscrit dans un vrai projet européen », largement avorté), décrit la perte de compétences industrielles dès les années 1980 et confirme le surdimensionnement du parc (nucléaire à 75 % au milieu des années 1980), lié à la surestimation de la consommation (« 200 réacteurs en 2000 ») mais aussi à « une désindustrialisation dans le secteur des entreprises électro-intensives ».

Nathalie Ortar opère un « pas de côté » en plaçant au centre une « dimension qui est absente de l'intitulé de votre commission : le changement climatique » (+3,8 °C en France d'ici 2100 selon le CNRS). Sa position la plus tranchée : « La souveraineté énergétique de la France est un mythe. Elle n'a jamais existé [...] cette souveraineté s'appuie sur les restes de notre empire colonial. » Elle insiste sur la sobriété et la réduction des consommations (rénovation thermique, mobilités), la dépendance à l'industrie extractive (cuivre +300 %, conflits avec les peuples premiers), et dénonce des « campagnes de désinformation puissantes et organisées » contre l'éolien.

Les enjeux et confrontations

L'enjeu de cette première audition est de poser le cadre conceptuel de la commission, et Ortar le conteste frontalement dès l'ouverture : elle remet en cause le présupposé même de l'enquête (la souveraineté existerait) et la formule présidentielle du « modèle amish ». Le président lui répond sèchement avoir voulu l'entendre « pour votre spécialité universitaire » sur les comportements individuels ; Ortar réplique que « le colonialisme est une partie intégrante de ma spécialité universitaire », puis conclut son liminaire par une interpellation politique : « Quand cesserons-nous de vivre les rêves d'hommes du passé ? »

Le rapporteur Antoine Armand adopte une posture méthodique et non polémique (« sans anachronisme, en jugeant les actes et les personnes de leur temps »), relançant Bouvier sur l'« environnementalisation » du débat et les trois accidents nucléaires. Le débat se tend surtout avec les députés : Frédéric Falcon (RN), cherchant un « lobby allemand des énergies renouvelables », lance à Ortar « j'ai compris que vous étiez hostile au gaullisme », ce qui vaut un rappel à l'ordre du président (« je remercie les députés de modérer leurs propos envers les universitaires »). Bouvier répond avec nuance, sans valider les prémisses orientées : au RN il décrit une stratégie allemande d'affaiblissement d'EDF « érigé comme figure d'épouvantail » ; à Laisney (LFI) sur la dépossession démocratique, il oppose que « le nucléaire n'a [...] pas été plus imposé aux Français que le TGV » ; à Millienne (Dem) suggérant de « laisser la main aux scientifiques », Ortar oppose que ce serait « une forme de dictature » et que « tout choix énergétique est une décision avant tout politique et éthique ».

Ce que l'audition apporte

L'audition fournit le socle historique et le vocabulaire (indépendance vs souveraineté) repris ensuite par la commission. Elle pointe plusieurs responsabilités structurelles : surdimensionnement du parc et son lien avec la désindustrialisation, perte de compétences industrielles dès les années 1980 (fermeture du marché national pour Framatome), échec récurrent de la politique énergétique européenne, et dépendance technologique américaine initiale. Elle introduit un contrepoint critique (climat, sobriété, extractivisme, désinformation sur les renouvelables) et révèle d'emblée le clivage politique structurant de la commission, entre une ligne pro-nucléaire souverainiste et une critique écologiste et anthropologique du modèle.