Qui est auditionné et à quel titre
Table ronde « économique » du premier cycle de la commission d'enquête, réunissant deux économistes. Jacques Percebois, professeur émérite à l'université de Montpellier, directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (CREDEN), expert sollicité notamment par la Cour des comptes, parle en spécialiste de l'économie de l'électricité et acteur historique du dossier (il a présidé en 2012 une commission remise au ministre Éric Besson). Xavier Jaravel, professeur à la London School of Economics et membre du Conseil d'analyse économique, intervient en généraliste, à partir de travaux sur la résilience dans la mondialisation menés avec Isabelle Méjean. Le président Raphaël Schellenberger ouvre la séance en signalant, sans la nommer, le recadrage d'une précédente auditionnée (Mme Ortar) ayant retiré ses propos — manière d'afficher l'exigence de « sérieux et de crédibilité ».
La substance
Percebois pose le diagnostic chiffré : la France dépend à 64 % des importations en énergie finale, mais son mix électrique est nucléaire à 69 %, hydraulique à 12 %, éolien-solaire à 10 %, soit une dépendance de seulement 7 %. La crise des prix vient de deux causes : « le prix élevé du gaz » (centrale marginale qui fait l'équilibre) et « le manque de capacités électriques pilotables », fermées partout en Europe. Il passe en revue les remèdes (baisse de la pointe, taxation des surprofits, modèle ibérique, marché dual « grec » convergeant vers le coût moyen, acheteur unique) et affiche sa préférence : « j'ai une préférence pour le système de l'acheteur unique, qui est certainement le moins mauvais », tout en reconnaissant son incompatibilité avec la directive de 2009. À défaut, il juge le « système grec » le plus séduisant à l'échelle européenne.
Le cœur de son réquisitoire porte sur l'Arenh : né de la commission Champsaur après le contentieux du TARTAM, il oblige EDF à céder 100 TWh (25 % du nucléaire) au prix coûtant, « resté à 42 euros, alors qu'il devrait être au minimum de 50 euros aujourd'hui, d'après la Cour des comptes et la CRE ». Il dénonce une « option à coût zéro » asymétrique au détriment d'EDF, dont les concurrents ont profité « sans investir », et se dit « plutôt favorable à la suppression de l'Arenh fin 2025 ». Il qualifie d'erreurs explicites le plafonnement du nucléaire de la loi de 2015 et la fermeture de Fessenheim : « tout le monde convient désormais que c'était une erreur, qui soulève soit des regrets, soit des remords ».
Jaravel apporte deux recadrages. La souveraineté « tient moins à l'autonomie pure qu'à la résilience » et exige une cartographie fine des chaînes de valeur, aujourd'hui inexistante (4 % des imports sont des vulnérabilités). Surtout, à contre-courant du récit français, il défend le marché européen : « Sans le marché européen de l'électricité, l'indisponibilité d'une partie du parc nucléaire français aurait des conséquences autrement importantes [...] y compris des blackouts. » Il rappelle que la tarification au coût marginal « n'est ni absurde ni surprenante », que toutes les capacités installées depuis quinze ans ont bénéficié d'un soutien public (le marché est déjà hybride), et propose pour remplacer l'Arenh un dispositif symétrique type « projet Hercule ».
Les enjeux et confrontations
L'audition oppose une lecture experte nuancée aux attentes souverainistes de plusieurs députés. Jean-Philippe Tanguy (RN) transforme sa prise de parole en plaidoyer pour l'État planificateur et contre l'UE, ce qui lui vaut un rappel à l'ordre cinglant du président : « Si vous cherchez une tribune, il y a l'hémicycle. » Francis Dubois (LR) charge frontalement — « EDF était la plus belle entreprise au monde [...] lui avoir imposé l'Arenh [...] est vraiment une hérésie », évoquant une revente du kWh « 460, voire 800 ou 1000 euros » — et reproche aux experts de ne pas répondre sur la sortie du marché européen, que les deux ont en réalité écartée. Maxime Laisney (LFI) et Marie-Noëlle Battistel (SOC) cherchent à faire valider l'acheteur unique et la critique de l'Arenh « à bout de souffle ». À l'inverse, Philippe Bolo (Dem) oppose les articles 122 et 194 du TFUE pour montrer que « l'Europe ne peut pas nous contraindre », et Natalia Pouzyreff (RE) assume une autocritique en faisant qualifier le plafonnement de 2015 d'erreur. La principale tension de fond est que Jaravel résiste à la thèse anti-marché : « on ne peut pas dire que c'est la logique de marché libérale qui produit la volatilité », le problème étant un choc d'offre.
Apport au dossier de la commission
L'audition fournit à la commission un socle économique solide et des verdicts d'expert directement exploitables : Fessenheim et le plafonnement de 2015 désignés comme erreurs, non-reconduction de l'Arenh après 2025, sous-calibrage chiffré du tarif (42 € vs ≥ 50 €), description des fraudes à l'Arenh (volumes erronés, revente sur le marché de gros) que la CRE doit sanctionner, et blocage de dix ans des investissements hydrauliques par le contentieux des concessions. Elle apporte aussi un contrepoint salutaire au récit anti-européen : le marché et les interconnexions auraient évité des blackouts en 2022, et la naïveté pointée n'est pas tant celle du marché de l'électricité que celle de la politique commerciale face au dumping chinois qui « a tué la technologie européenne » du photovoltaïque. Les responsabilités pointées sont moins l'UE que les choix politiques nationaux (loi de 2015, gel du tarif Arenh, fermetures de capacités pilotables).