La part du citoyen

29 novembre 2022 · audition t213

Audition de M. Yves Bréchet, ancien Haut-commissaire à l’Énergie atomique, et Membre de l’Académie des sciences (29 novembre 2022)

M. Yves BréchetYves Bréchet

Qui est auditionné

Yves Bréchet, physicien et métallurgiste, membre de l'Académie des sciences, est entendu en sa qualité d'ancien Haut-commissaire à l'énergie atomique de 2012 à 2018 (deux mandats de trois ans sous François Hollande, à l'issue desquels il a demandé à ne pas être reconduit). Il a ensuite été directeur scientifique de Saint-Gobain (2018) puis président du conseil scientifique de Framatome (depuis 2019). La commission, qui examine « la place du nucléaire dans le processus décisionnel au cours des vingt dernières années », l'auditionne le même après-midi que Yannick d'Escatha. Bréchet précise que le Haut-commissaire est un conseiller scientifique de l'exécutif et de l'administrateur général du CEA, sans pouvoir décisionnel, positionné « au sein du CEA mais hors de sa hiérarchie », ce qui lui assure son indépendance — fonction qu'il estime avoir été « dénaturée » après son départ.

La substance

D'emblée annoncé comme « rugueux », son témoignage articule trois thèses.

1. L'abandon de la filière à neutrons rapides (RNR) est une faute historique. L'arrêt du projet Astrid en 2018 est qualifié de « décision à courte vue qui restera dans l'histoire comme un modèle de stupidité ou de cynisme ». Selon lui, la décision a été « prise au plus haut niveau de l'exécutif, par le Président de la République et le Premier ministre », « toutes les informations étaient disponibles et ont été sciemment ignorées ». Les RNR sont la « clé de voûte » : ils ferment le cycle du combustible en brûlant tous les isotopes du plutonium et transforment les déchets en ressource. En valorisant les « 300 000 tonnes d'uranium appauvri », ils auraient assuré « des siècles d'indépendance énergétique ». La réduction de puissance d'Astrid en 2017 venait, précise-t-il, de la simulation numérique, pas seulement des coûts.

2. L'analyse scientifique a déserté la décision publique. C'est, dit-il, « le cœur du problème, au-delà du nucléaire ». Preuves avancées : rapports sans retour, rapport d'Escatha-Collet-Billon « disparu », avis des académies « reçus dans un silence poli », et surtout le comité civil de l'énergie atomique réuni deux fois en six ans (sous Fioraso puis Valls) au lieu d'une fois par an, alors que le comité militaire l'était chaque année — « L'État est une merveille qui est capable de faire fonctionner ses propres institutions contre ses propres lois. » Il oppose ce désastre aux rapports américains QER/QTR de l'ère Obama.

3. La France est passée d'un « État stratège » (plan Messmer, 58 réacteurs en 20 ans) à un « État bavard ». Vingt ans sans construction ont délité compétences et tissu de sous-traitants (manque de soudeurs, taux de carbone trop élevés dans les calottes de cuve révélant qu'« on ne maîtrise plus la fabrication des lingots »). Il dénonce le « suivisme à l'égard de la politique énergétique allemande », « total » ; la « doxa » du passage de 75 % à 50 % (« le "en même temps" avant l'heure ») ; et la libéralisation : « une erreur fondamentale d'imaginer que l'on peut faire un marché d'un bien non stockable », l'ARENH ayant profité à des acteurs « sans avoir jamais fabriqué une éolienne », « à la limite du scandale ».

Les enjeux et confrontations

L'audition est tranchée et le président Schellenberger en relève le ton « qui tranche avec les habituelles interventions plus feutrées ». Bréchet réoriente l'enquête : inutile d'auditionner « les anciens ministres pour le fun » ; c'est « dans la structure des cabinets et de la haute administration » qu'il faut chercher « les rouages de la machine infernale », car les conseillers techniques préfèrent « ne dire à leur ministre que ce qu'il a envie d'entendre ».

La confrontation principale oppose Bréchet à la députée Natalia Pouzyreff (RE), qui défend les arbitrages de la majorité : la filière sodium (Phénix, Superphénix) « n'a pas prospéré », il fallait « arrêter de dépenser à fonds perdus » et stabiliser l'EPR. Bréchet réplique : « Ce n'est pas parce qu'on a fait deux fois des erreurs qu'il faut en faire une troisième fois », et la renvoie à son rapport de 2017 (douze experts, quatre relecteurs internationaux) que la DGEC n'a jamais discuté. L'échange devient tendu : le président doit calmer le jeu (« N'entrons pas dans une discussion de comptoir » ; « Certains propos peuvent heurter certains membres »). À l'inverse, Jean-Philippe Tanguy (RN) se pose en allié (« il est rare que je sois aussi d'accord ») et fait endosser à l'expert sa doctrine du tout-nucléaire et son hostilité à l'Ademe et négaWatt. Descoeur (LR) et Brulebois (RE) posent des questions plus constructives (échéances, reconstitution des compétences), Brulebois nuançant toutefois par la pression de l'opinion post-Tchernobyl. Quant au rapporteur Antoine Armand, Bréchet glisse une pique personnelle bienveillante : son arrière-grand-père Louis Armand donnait à l'ENA un cours de culture technique aujourd'hui disparu.

Ce que l'audition apporte

Elle livre un témoignage sous serment d'un acteur central pointant une responsabilité au sommet de l'exécutif dans l'arrêt d'Astrid, présenté comme délibéré et informé. Surtout, elle déplace le diagnostic du seul nucléaire vers une défaillance structurelle de l'instruction scientifique des dossiers : « la politique énergétique du pays a été décidée par un canard sans tête ». Elle documente une illégalité de fait (comité non réuni), un mécanisme de captation de rente (ARENH), une perte de compétences industrielles, et une anecdote emblématique (« on l'achètera aux Chinois ! »). Bréchet refuse cependant de commenter le dossier de corrosion en cours (« je n'ai pas la totalité du dossier ») et l'interview de Jospin sur Superphénix, et oriente la commission vers d'autres sources (Daniel Verwaerde, Joël Guidez, levée du secret défense sur la partie civile du rapport d'Escatha-Collet-Billon).