La part du citoyen

30 novembre 2022 · audition t214

Audition de M. Pascal Colombani, ancien Administrateur général du CEA, et Membre de l’Académie des technologies (30 novembre 2022)

PCPascal Colombani

Qui est auditionné

Pascal Colombani, physicien nucléaire de formation (CNRS puis Schlumberger), a été administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) de 1999 à 2002, puis président du conseil de surveillance d'Areva jusqu'à mi-2003. Il a ensuite siégé dans de nombreux conseils d'administration du secteur énergétique (EDF, British Energy, Alstom, Areva) et fut envoyé spécial du Président de la République pour un partenariat nucléaire avec l'Afrique du Sud de 2015 à 2019. Il s'exprime à ce titre, et comme membre de l'Académie des technologies, sous serment. Son mandat au CEA s'inscrit dans la majorité plurielle de Lionel Jospin, juste après l'arrêt de Superphénix.

La substance

Sa thèse centrale : la filière nucléaire française, atout maître d'indépendance (« 80 % de son électricité d'origine nucléaire »), a été durablement fragilisée par des choix politiques. L'arrêt et le démantèlement de Superphénix sont présentés comme « des décisions [...] qui n'av[aient] de sens que dans un certain contexte politique » — un compromis avec la composante écologiste, « premier pas vers un démantèlement complet » de la filière. Conséquence chiffrée et causale : « Depuis la mise en service du dernier réacteur, celui de Civaux, en 1997, plus rien n'a été construit [...] Les équipes, en particulier celles d'EDF, se sont dissoutes, et on en mesure aujourd'hui les conséquences. »

Colombani distingue souveraineté énergétique — qu'il juge « nulle » (« La France n'est plus un État souverain dès lors que sa dette est gigantesque et son déficit commercial abyssal ») — et indépendance énergétique. Sur ce dernier point, son chiffre le plus marquant : un taux de 54 %, « satisfaisant », mais qui « tomberait à 12 % » si l'on comptabilisait l'uranium plutôt que la chaleur de la réaction nucléaire comme énergie primaire — convention qu'il reconnaît lui-même « discutable ».

Il défend l'EPR : « le nucléaire du futur est le nucléaire d'aujourd'hui », réacteurs de génération III/III+ conçus pour quatre-vingts ans. Il qualifie d'« erreur » l'arrêt d'Astrid (2018-2019), surtout « pour le maintien des compétences » sur les réacteurs à neutrons rapides, qu'il tient pour la technologie d'avenir. Il relativise la comparaison par coût du kWh, « qui ne veut pas dire grand-chose » au vu de structures d'investissement différentes, et reconnaît la compétitivité acquise des renouvelables (baisse de coût « entre 2012 et 2014 »).

Les enjeux et confrontations

L'audition bascule lorsque le rapporteur Antoine Armand l'interroge sur la « déconfiture d'Areva ». Colombani répond : « Voulez-vous la vérité telle que je l'ai perçue ou un festival de langue de bois ? » Suit une mise en cause directe : sans nommer frontalement Anne Lauvergeon (« je ne me fais pas d'Anne Lauvergeon une amie »), il impute l'échec à l'absence d'« un véritable industriel » à la tête du groupe, à un « comité exécutif faible », à l'absence d'ingénierie architecturale, et à une construction « en opposition à EDF ». Il généralise en « travers français [...] de mettre à ces places stratégiques des personnes qui seraient sans doute très bonnes ailleurs », et détaille les erreurs du chantier d'Olkiluoto (recours à Siemens, mise à l'écart d'EDF).

Armand le pousse aussi sur une hypothèse entendue la veille (audition Bréchet) : l'arrêt de Superphénix aurait « arrangé certains dirigeants d'EDF », la génération IV n'étant pas rentable à court terme. Colombani confirme implicitement la prudence légitime d'un exploitant face à un réacteur non éprouvé.

Le président Schellenberger relève une apparente contradiction : malgré l'arrêt de Superphénix, « peu de relations conflictuelles » entre le CEA et les cabinets. Colombani la lève en distinguant des relations « excellentes » avec Matignon, Bercy et la DGEMP, et l'« hostilité permanente » du cabinet de l'environnement (Voynet puis Cochet). Il dénonce le « sabotage de la décision publique » par les ONG, Greenpeace en tête, sur le projet de Bure. Il pratique une esquive assumée sur Iter, qu'il a pourtant autorisé : « En réalité, nous n'avons pas fini de payer ! », jugeant le projet peu prometteur et porté par des enjeux « géopolitiques et [...] locaux ».

Apport au dossier

L'audition apporte un témoignage de premier rang sur la chaîne de décision publique de 1999-2002 et pointe des responsabilités précises : choix politiques (Superphénix, Astrid), gouvernance défaillante d'Areva, hostilité du ministère de l'environnement, faiblesse de la conviction politique ayant laissé Rosatom prendre le leadership à l'export. Elle éclaire la perte de compétences (anecdote des « vingt réacteurs Astrid en 2040 [...] il faudrait déjà se réjouir d'en obtenir un seul »), nuance le débat coût/renouvelables, et fournit un repère chiffré contestable mais structurant sur l'indépendance énergétique (54 % vs 12 %). Les questions des députés Brulebois (RE) et Descoeur (LR) confortent une ligne de relance nucléaire, sur les SMR et la faisabilité industrielle.