La part du citoyen

6 décembre 2022 · audition t217

Audition de M. Daniel Verwaerde, ancien Administrateur général du CEA, et Membre de l’Académie des technologies (6 décembre 2022)

DVDaniel Verwaerde

Qui est auditionné

Daniel Verwaerde, ingénieur et mathématicien, ancien administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) de 2015 à 2018, après en avoir été directeur des applications militaires (DAM) de 2007 à 2014. Il est aujourd'hui membre de l'Académie des technologies et préside l'association Teratec. Le président Schellenberger précise d'emblée que l'audition vise à éclairer « la douzaine d'années précédant 2015 » et le processus décisionnel au sommet de l'État, deux prédécesseurs ayant déjà été entendus et deux autres étant décédés. Verwaerde, qui revendique une longue culture de la souveraineté héritée du monde de la dissuasion, recentre son propos sur les années 2015-2018.

La substance

Sa thèse centrale : l'énergie, et plus encore le nucléaire, relèvent du régalien et ne peuvent être « laissé[s] au seul bon vouloir de la loi du marché » ; seul l'État peut porter une vision de très long terme « en admettant de se priver de rentabilité ». Il distingue soigneusement souveraineté (« la capacité de décider seule »), indépendance (assurer de façon autonome approvisionnement et production), suffisance et résilience (un « plan B »).

Son constat historique est celui d'un déclin : depuis les années 1970, le rôle du CEA au cœur de l'État a été « progressivement rogné » (choix Westinghouse 1974, création de Cogema 1976, d'Areva 2002, cession des parts à l'État en 2016). Le CEA, jadis pilote stratégique de la filière, est devenu un EPIC de recherche « à majorité non nucléaire » dont le principal budget nucléaire finance le démantèlement. Il date de 2007 — rattachement de l'énergie au ministère de l'environnement — le basculement de la priorité vers la transition énergétique, « souvent en remplaçant certains moyens pilotables et très peu (...) producteurs de CO2 par des dispositifs (...) non pilotables ».

Ses chiffres marquants servent un même plaidoyer pour la quatrième génération (réacteurs à neutrons rapides, type Astrid), présentée « non [comme] une affaire de réacteur mais (...) de cycle du combustible » : les 300 000 tonnes d'uranium 238 appauvri déjà présentes sur le territoire offriraient « de l'électricité pour plus de 5 000 ans — les calculs disent 8 000 ans —, en totale autonomie ». Il oppose aussi la fermeture de Fessenheim (150 t de CO2/jour) à l'ouverture allemande de la centrale à charbon de Datteln (28 000 t/jour), soit « 8 millions de tonnes de CO2 supplémentaires chaque année » pour l'Europe.

Les enjeux et confrontations

Le point sensible est l'arrêt du programme Astrid. Le président cherche à établir une faute juridique : abandonner Astrid, est-ce « cessé de respecter la loi de 2006 ? » — « Absolument », répond Verwaerde. Mais c'est le rapporteur Antoine Armand qui mène la confrontation la plus serrée, pièce en main : « J'ai sous les yeux un document, signé de votre main, proposant l'adaptation (...) du programme Astrid (...) sa réduction à un programme de simulation. » Armand presse l'auditionné sur une apparente contradiction entre ses principes affichés et son geste, et relève une dissonance avec un autre témoin : « selon vous, il ne s'agissait pas d'une hostilité sur le fond mais d'une affaire budgétaire », là où Yves Bréchet aurait parlé d'hostilité idéologique.

Verwaerde n'esquive pas : il assume sa note (« je prétends avoir écrit au moins 80 % »), l'attribue à une initiative prise avec François Gauché, et fonde l'arrêt sur le budget — « le budget ne prévoyait pas 10 milliards », un coût « de l'ordre d'un EPR (...) 7 à 10 milliards » pouvant « glisser à 15 ou 20 », alors qu'il ne savait « même pas comment financer la fin du réacteur Jules Horowitz ». Aveu central sur le mode de décision : « Personne ne m'a écrit "on ne vous construira pas le réacteur" : j'en suis arrivé à cette conclusion sur la base d'échanges oraux. » Il dénonce une gouvernance civile défaillante (Conseil de politique nucléaire et comité de l'énergie atomique réunis une seule fois sous son mandat, fiches reçues « à minuit, sur [s]a messagerie personnelle »), bien en deçà de la rigueur du nucléaire militaire, et l'absence de toute directive ou engagement budgétaire pluriannuel des tutelles. L'anecdote sur Nicolas Hulot — invité à parler « de tout ce que faisait le CEA, mais pas du nucléaire » — et la pointe « la physique était peu de chose devant l'enthousiasme de la jeunesse ! » cristallisent son grief.

Ce que l'audition apporte

Elle documente, de l'intérieur et sous serment, la mécanique de décision (ou d'indécision) ayant conduit à l'arrêt d'Astrid : non une instruction écrite mais une auto-anticipation de la contrainte budgétaire, dans un dialogue avec la DGEC « extrêmement administratif » et « jamais sur la doctrine ». Elle pointe des responsabilités : l'État, par « manque de contrôle (...) et (...) d'intérêt » sauf « pour réduire [la] part [du nucléaire] dans le mix » ; le contrôle de l'État sur Areva, « à questionner collectivement ». Elle affirme que le pilotage stratégique ne peut être délégué à un industriel, « fût-ce EDF ». Enfin elle souligne le coût stratégique de long terme — « on a empêché le futur Président (...) d'opter pour cette énergie » — alors que la Chine reprend « la copie conforme » du modèle français.