Qui est auditionné
François Jacq, administrateur général du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) depuis avril 2018, est entendu aux côtés de Philippe Stohr, directeur des énergies du CEA. Haut fonctionnaire de carrière (« je n'ai jamais été que fonctionnaire »), Jacq a dirigé Météo-France et l'Ifremer, et surtout a été directeur général de l'Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) de 2000 à 2005, puis conseiller énergie au cabinet du Premier ministre François Fillon (2007-2008). La commission, qui a déjà entendu trois de ses prédécesseurs, l'interroge à la fois sur le présent du CEA et sur la période 2003-2014 restée dans l'angle mort.
La substance
Jacq développe trois thèses centrales. Premièrement, la souveraineté énergétique « n'existe pas » au sens d'autarcie — il rejoint explicitement Jancovici — et l'enjeu réel est « de savoir les identifier, les anticiper, les maîtriser et les pallier », les dépendances. Deuxièmement, le débat nucléaire occulte son vrai point faible : « si l'on parle beaucoup des réacteurs, on ne parle jamais du cycle, ce qui n'est guère cohérent puisque si l'on veut fabriquer de tels réacteurs, c'est pour fermer le cycle ». Troisièmement, la fermeture du cycle doit se faire pas à pas : multirecyclage en REP d'abord, réacteurs à neutrons rapides (RNR) ensuite, à l'horizon fin de siècle.
Sur ces bases il justifie l'abandon, décidé fin 2018, du démonstrateur RNR Astrid : « il n'y a aucune urgence à se doter de réacteurs à neutrons rapides » tant que la matière nucléaire abonde (réserves d'uranium pour 130 ans, ramenées à 90 ans même avec 200 projets mondiaux), d'autant que l'investissement RNR est « 50 % supérieur » et produit une électricité plus chère. Chiffres marquants : le nucléaire civil pèse 40 % de l'activité du CEA ; 135 personnes travaillent sur la 4e génération (sodium) ; consommation française fin 2020 de 1 600 TWh dont 350 nucléaires. Il démythifie le cycle fermé : « penser qu'un cycle fermé ne produirait pas de déchets est scientifiquement absurde — c'est un ancien gestionnaire de déchets qui le dit ». Sur les SMR, il reste prudent : ce n'est « pas la panacée », la question n'est pas technique mais le coût-cible de 80 euros/MWh.
Les enjeux et confrontations
Le cœur de l'audition est un duel avec le rapporteur Antoine Armand sur Astrid, « tant vos propos divergent de ceux tenus par M. Bréchet et M. Verwaerde ». Là où ses prédécesseurs présentaient l'abandon comme une « intériorisation de la contrainte » (anticipation d'un refus politique), Jacq revendique une décision technique consensuelle avec EDF, Orano et Framatome : « je veux prendre ma pleine et entière responsabilité [...] il ne s'agit pas de l'intériorisation d'une contrainte ». Quand Armand lui oppose la lecture de Verwaerde, il esquive : « je ne sais pas sonder les reins et les cœurs ». Armand le pousse plusieurs fois — l'argument du coût n'est-il pas justement l'aveu d'une contrainte intériorisée ? — Jacq recadre : « il ne s'agit pas uniquement de coût : c'est une question de rationalité technique ».
La seconde confrontation, frontale, oppose Jacq et Stohr à la députée Julie Laernoes (Écolo-NUPES), qui déroule une charge sur le « mythe du cycle fermé », la requalification du combustible usé en déchet, le remplissage de La Hague, les contrats avec Rosatom, l'imperméabilité du stockage de Bure « pour 100 000 ans », l'accident du WIPP, et une possible « collusion entre intérêts privés et intérêts publics ». Le président Schellenberger l'interrompt deux fois sur la longueur de ses questions, menaçant de limiter le temps de parole ; Laernoes riposte que le questionnaire écrit ne lui a pas été transmis. Jacq réagit vivement à l'attaque sur l'intégrité — « je suis fonctionnaire [...] je n'en rougis pas. [...] Pardonnez-moi si je réagis un peu rudement » — et minimise la Russie : « la dépendance envers la Russie n'est que potentielle », limitée au réenrichissement de l'uranium de retraitement, « pas une technologie cruciale ». Stohr, interpellé comme président de la SFEN, en révèle le financement (cotisations + CEA, EDF, Framatome, Orano ; budget ~2 M€). Le président clôt ironiquement : « réjouissons-nous que la liberté d'association existe encore en France ! »
Ce que l'audition apporte
L'audition fournit une contre-expertise interne au récit de la « relance nucléaire affaiblie par des décisions politiques ». Jacq déplace la responsabilité de l'abandon d'Astrid du politique vers une convergence technique assumée, fragilisant la thèse de l'intériorisation portée par ses prédécesseurs. Il livre un témoignage de première main sur l'euphorie de 2005-2007 (« on pensait qu'on allait faire des dizaines d'EPR » ; « qu'ils se pressent, il n'y en aura pas pour tout le monde »), qui éclaire la légèreté du choix d'un seul EPR à Flamanville — sans se souvenir d'avoir alerté le cabinet Fillon. Il désigne enfin l'érosion du socle de compétences du CEA comme sa principale inquiétude (« si j'avais une inquiétude à exprimer, ce serait celle-là »), et plaide une combinaison nucléaire-renouvelables contre les scénarios RTE extrêmes.