Qui et a quel titre
Pierre Gadonneix est entendu comme president d'honneur d'EDF, ayant ete president de l'entreprise du 15 septembre 2004 a novembre 2009, apres dix-sept ans de responsabilites a GDF (directeur general puis president). Son mandat couvre l'apres-programme nucleaire (parc construit pour l'essentiel en sept ans, durees de vie de quarante ans arrivant a echeance), l'ouverture des marches, la transformation d'EDF en societe anonyme, l'ouverture du chantier de Flamanville et la separation transport/distribution/production imposee par Bruxelles. Le president Raphael Schellenberger souligne d'emblee une experience « sans doute inegalee » dans la conduite de l'ouverture des marches.
La substance
Gadonneix livre un recit de redressement contrarie. Constat d'arrivee en 2004 : reussite mondiale du programme Messmer (58 reacteurs, 62 GW, technologie Westinghouse francisee via Framatome — « Il n'y a pas un boulon qui est different ! »), mais surcapacite de l'ordre de 20 %, tresorerie degradee par des investissements etrangers malheureux (Argentine, Bresil, affaire Edison/Fiat a ~10 Md€), tarifs baisses de 20 % en cinq ans et investissement de production tombe a seulement 500 M€.
Il decline quatre priorites : (1) relancer l'investissement de production, multiplie par dix a son depart, avec des turbines a combustion pour la pointe ; (2) relancer la competence nucleaire — convaincre les pouvoirs publics (« soutien a 100 % » de Sarkozy) de construire une centrale tous les deux ans malgre la surcapacite, lancer Flamanville et exporter (Royaume-Uni, Chine/Taishan), preparer la prolongation a 60 ans (accord oral des 2008 avec l'ASN d'Andre-Claude Lacoste) ; (3) creer un pole renouvelables externalise (partenariat SIIF Energies/Mouratoglou, 50 % a son depart), EDF n'ayant selon lui pas les competences internes ; (4) trouver les financements — augmentation de capital de 7,5 Md€ en novembre 2005, rattrapages tarifaires et productivite. Sur les tarifs « je n'ai pas ete suivi » : sa declaration sur une hausse de ~20 % en quatre ans a contribue a son non-renouvellement. A son depart, les activites France n'etaient plus autofinancees, mais EDF versait ~4,5 Md€ de dividendes par an.
Sa these centrale : « La dynamique de relance du nucleaire lancee en 2004 a ete cassee. » Il denonce l'ARENH comme une « monstruosite » et une « pilule empoisonnee » introduite par Bruxelles, avec accointances allemandes, pour priver EDF de sa rente. Chiffres marquants actuels : capacite « amputee de 100 terawattheures, soit 20 % de sa production ». Il defend un mix paritaire 50/50 nucleaire/renouvelables et un market design de type contrat pour difference avec garantie de l'Etat — seule raison, selon lui, justifiant « une nouvelle nationalisation d'EDF ».
Les enjeux et confrontations
Le rapporteur Antoine Armand mene la pression analytique. Il met Gadonneix face a la Cour des comptes (rapport EPR 2020) sur la rivalite EDF/Areva « non arbitree par les autorites politiques » et le lancement precipite (54 mois prevus contre 121 historiques ; 22 millions d'heures contre 5 prevues). Gadonneix concede l'erreur partagee (« l'erreur d'appreciation est manifeste de la part d'EDF comme d'Areva ») et l'absence d'arbitrage, tout en maintenant que « Flamanville n'a absolument pas ete decide dans la precipitation » — tension nette avec le constat de la Cour. Il esquive ouvertement par deux fois (« Je ne sais pas » sur l'abandon de Penly ; « Je n'en avais pas pris conscience » sur la datation electorale du decret).
Armand pointe aussi une contradiction : son inquietude affichee sur l'abandon nucleaire face a une declaration de 2014 jugeant « justifies et legitimes » les objectifs de la loi Royal. Gadonneix l'absorbe par sa doctrine de loyaute : « Le role d'un ancien president d'EDF est de ne surtout pas gener les dirigeants en place » et « il faut une confiance totale entre l'entreprise et le gouvernement. Il ne peut pas y avoir de difference » — qu'il etend a l'ASN : « on n'en parle surtout pas publiquement ». Alma Dufour (LFI) retourne ses propres mots (« pilule empoisonnee ») pour le pousser vers la renationalisation et les tarifs reglementes, qu'il renvoie a un mecanisme hybride. Julie Laernoes (Ecolo) le presse le plus durement : non-transfert des competences vers les ENR, absence d'equipe projet a Flamanville jusqu'en 2015, EPR en echec partout (Finlande, Chine), prolongation a 60 ans toujours sans plan quinze ans apres (« Oui, c'est curieux. Cela m'etonne »), et financement de la Sfen — qu'il dit ne pas connaitre.
Apport au dossier
L'audition documente de l'interieur la rupture de trajectoire : une relance amorcee en 2004 puis abandonnee. Elle pointe des responsabilites — l'ARENH et Bruxelles, la perte de competences (beton Bouygues non conforme, machine « rouillee »), la complexite du design franco-allemand (Siemens/Areva/EDF), le choix d'un chantier unique a Flamanville, l'absence d'arbitrage politique EDF/Areva, et le refus tarifaire de l'Etat. Elle eclaire une singularite francaise : « Nous sommes les seuls au monde a avoir fait le choix de moduler notre production d'energie nucleaire et c'est probablement l'une des causes de nos problemes actuels. » Enfin, elle revele une doctrine de gouvernance — loyaute sans faille EDF/Etat/ASN, desaccords regles hors place publique — qui eclaire le silence des dirigeants face aux choix contestables, tout en bornant ce que le temoin accepte de dire.