Qui est auditionné
Laurent Michel est directeur général de l'énergie et du climat (DGEC) au ministère de la Transition écologique depuis fin décembre 2012 — soit pendant toute la décennie sous examen. La DGEC, administration centrale créée en 2008, « élabore et met en œuvre la politique destinée à assurer la sécurité de l'approvisionnement de la France en énergie ». Michel a donc piloté l'appareil administratif derrière la LTECV de 2015, les PPE successives et la gestion des crises de 2022, sous dix ministres successifs. Sa position le place au centre exact de la chaîne entre expertise technique et décision politique que la commission cherche à reconstituer.
La substance
Michel pose d'abord un cadre conceptuel : la souveraineté est « la capacité à définir et conduire sa politique », distincte de l'indépendance (production nationale) et de la sécurité d'approvisionnement (satisfaire les besoins « de façon continue et à des coûts raisonnables »). Constat fondateur, répété : « la France importe plus de 99 % des ressources utilisées pour produire des énergies fossiles et nucléaires » — ce qui relativise toute notion d'indépendance, y compris nucléaire.
Sur le pétrole et le gaz, il décrit une dépendance gérée par la diversification (aucun fournisseur de brut au-delà de 20 %, imports russes de gaz « un peu moins de 20 % »), les stocks stratégiques de 90 jours, le terminal flottant du Havre. Le système gazier « résiste à l'arrêt total des imports russes » (6 TWh/jour théoriques contre 4 de pointe ; stockage à 132 TWh mi-novembre).
Le chiffre marquant concerne l'électricité : la production nucléaire est tombée à 280 TWh en 2022 contre 400 les meilleures années. Il l'explique par une « conjonction » non anticipée — retards de maintenance covid plus corrosion sous contrainte sur le palier 1450 MW : « Nous n'avions pas identifié une conjonction aussi importante, amenant la production à n'atteindre que 280 TWh cette année. » Il assume la trajectoire de 50 % de nucléaire de la LTECV (plafond 63,2 GW, 14 réacteurs visés), tout en reconnaissant que l'horizon 2025 s'est révélé intenable dès 2017 faute de renouvelables suffisants. Sur les EnR, il chiffre : « chaque térawattheure gagné en énergie renouvelable électrique et en biogaz compte », un TWh renouvelable économisant 2 TWh de gaz.
Les enjeux et confrontations
L'audition est tendue. Le président Schellenberger conteste les fermetures de « 13 GW de capacité de production pilotable […], près de 15 GW » avec Fessenheim, et martèle que l'ASN alerte depuis 2012. Michel concède que « la sûreté nucléaire ne doit pas être une variable d'ajustement » mais renvoie aux choix d'acteurs et à la décarbonation. Sur les scénarios RTE de baisse de consommation, le président juge le revirement « incompréhensible, sur un pas de temps aussi resserré » ; Michel esquive : « Il ne me revient pas de juger si RTE s'est trompé ou non », minimisant l'écart prévisions/réalité.
La ligne de défense centrale est la loyauté administrative : « En tant que fonctionnaire, il ne me revient pas de porter un jugement de cette nature. » Il soutient qu'aucune de ses alertes « sur des sujets importants ou graves » n'a été ignorée — « analysée, et prise en compte par la suite » — mais admet qu'elles n'ont « pas toujours été suivies d'effets ». Le rapporteur Armand le pousse à reconnaître le devoir de démission en cas de désaccord grave ; Michel l'admet en théorie, jamais activé.
Face à Armand, deux concessions notables : sur la perte de compétences de la filière (diagnostic Fontana/Gadonneix/rapport Folz), il lâche « Probablement » à l'idée qu'elle aurait pu être mieux prévenue ; et il évoque « plusieurs malfaçons techniques, peut-être un peu frauduleuses » dans la construction nucléaire. Il maintient sous serment sa formule de 2019 : fixer l'objectif à 2045-2050 sans points d'étape, « on ne prépare pas l'avenir et on commet une très grave erreur ».
Les députés campent leurs lignes : Givernet (RE) laisse dérouler la réforme du marché européen ; Dufour (LFI) déplace la responsabilité vers le retard EnR (cout Iddri de 6 à 9 milliards/an) et la sobriété ; Laernoes (Écolo) soupçonne une « version édulcorée » du rapport sur le nouveau nucléaire (64 milliards / 2039-2045 contre 51,7 milliards / 2035) et dénonce un conseil de politique nucléaire non tenu depuis 2018 ; Tanguy (RN) attaque l'intermittence et juge la réponse sur le « foisonnement » insatisfaisante. Sur l'absence d'instances formelles, Michel reconnaît que des « réunions de ministres présidées par le Président de la République » tiennent lieu de décision — ce que le président dénonce comme un contournement.
Ce que l'audition apporte
Elle documente, de l'intérieur de l'administration, la dilution des responsabilités : la DGEC propose et alerte, le politique arbitre. Michel fournit l'aveu chiffré (280 TWh) d'un défaut d'anticipation de la crise 2022, confirme que l'objectif des 50 % était su intenable dès 2017, et acte une perte de compétences mal anticipée. Mais il refuse de mettre en cause RTE ou les ministres. Le président conclut sur un constat d'échec rare : « je ne suis pas sûr que nous ayons remporté un grand succès cet après-midi », signalant la frustration de la commission devant une audition jugée peu éclairante sur les processus de décision.