La part du citoyen

14 décembre 2022 · audition t225

Audition de M. Jean-Bernard Lévy, Président d’honneur d’Électricité de France (14 décembre 2022)

M. Jean-Bernard LévyJean-Bernard Lévy

Qui est auditionné

Jean-Bernard Lévy est auditionné sous serment trois semaines après la fin de son mandat de président-directeur général d'EDF, qu'il a exercé de fin 2014 à novembre 2022 (renouvelé en 2019). Il s'exprime, dit-il, en « ancien dirigeant », « observateur indépendant » et « jeune retraité ». Son mandat couvre les dossiers structurants du système électrique français de la période : Flamanville, le grand carénage, la restructuration d'Areva, la fermeture de Fessenheim, la corrosion sous contrainte, Hinkley Point. Le rapporteur Antoine Armand lui a adressé en amont un questionnaire écrit centré sur le processus décisionnel, axe de travail de la commission.

La substance

Sa thèse centrale est que la loi Nome de 2010 et l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique (Arenh) constituent « une cause profonde et durable de l'affaiblissement d'EDF ». Il répète une formule martelée pendant huit ans : « l'Arenh est un poison pour EDF », pour trois raisons — un prix bloqué à 42 euros/MWh depuis 2011 alors que le coût de revient nucléaire est « un peu moins de 50 euros » (estimation CRE 2019), une asymétrie qui offre « une option gratuite » aux concurrents, et un mécanisme qui les dispense d'investir : « Des concurrents d'EDF, l'Arenh fait des rentiers. » Le manque à gagner se chiffre à « plusieurs milliards d'euros chaque année » et a contraint, pour la première fois « peut-être même depuis la création d'EDF en 1946 », le contribuable à renflouer l'entreprise (augmentation de capital de 4 milliards début 2017).

Sur la perte de compétences, il distingue maintenance (compétences présentes mais en volume insuffisant — environ 100 soudeurs qualifiés contre 200 nécessaires face à la corrosion) et construction, filière atrophiée : « Il n'est pas possible d'être compétent et efficace quand on construit un réacteur tous les quinze ans. » Il renverse l'analyse du recrutement : « EDF embauche les bras dont elle a l'emploi » — faute de chantiers neufs après Flamanville (terminé vers 2017-2018), la filière s'est délitée, état hérité d'avant son mandat.

Il conteste les scénarios de demande de RTE, jugés marqués par la désindustrialisation passée, et défend une fourchette de « 750 à 800 térawattheures en 2050 » contre les 645 TWh retenus. Il dénonce le mythe du « 100 % d'énergies renouvelables » et alerte sur une dépendance chinoise (cellules solaires, turbines d'éoliennes) comparable à la dépendance au gaz russe. Il défend la décision Hinkley Point — « je persiste et signe » — et juge paradoxal d'importer du gaz de schiste américain qu'on s'interdit d'exploiter en France.

Les enjeux et confrontations

La ligne de défense de Lévy sur Fessenheim est lapidaire : « EDF a appliqué la loi. » Il soutient que poursuivre l'exploitation aurait été « une faute de gestion » au regard du plafond de 63,2 GW et impute l'arrêt à une « campagne de dénigrement » d'ONG antinucléaires « surtout en Allemagne ». Il revendique la subordination de l'opérateur au politique (« je n'avais pas d'opinion personnelle à avoir »), ce que le rapporteur Armand lui fait préciser habilement : « vous n'étiez pas en contradiction suffisamment importante avec ces objectifs pour refuser le poste ? » — « C'est exact. » Armand obtient aussi de Lévy qu'il reconnaisse les défaillances de pilotage de Flamanville (« Oui, j'en conviens »).

La confrontation la plus vive vient de Julie Laernoes (Écolo-NUPES) sur Hinkley Point. Elle oppose la démission du directeur financier Piquemal, des recours en justice et le jugement du tribunal de commerce de Paris du 7 février 2017 établissant que trois administrateurs étaient « en situation de conflit d'intérêts ». Lévy répond d'abord « C'est inexact », demande la décision de justice, puis se réfugie dans une réponse procédurale : « le tribunal de commerce n'a donc pas annulé la décision du conseil d'administration, alors qu'il en avait le pouvoir », et « confirme sous serment » l'absence d'annulation — une esquive sur le fond du conflit d'intérêts lui-même. Sur les manquements relevés par l'ASN dans l'usine italienne Tectubi Raccordi (rapport du 7 novembre), il affirme n'avoir « pas été informé », ce que Laernoes juge « inquiétant ». Jean-Philippe Tanguy (RN), de son côté, oriente l'audition vers la validation de la ligne souverainiste de son groupe (prix moyen vs coût marginal, réversibilité de Fessenheim, fort nucléaire) et se félicite que la fourchette de consommation de Lévy rejoigne celle du RN ; Lévy refuse toutefois de valider les chiffres de 80 à 120 euros/MWh avancés.

Ce que l'audition apporte

L'audition documente, de l'intérieur et sous serment, le mécanisme par lequel une décision politique (loi Nome/Arenh) a durablement contraint la capacité d'investissement d'EDF, jusqu'à mobiliser le contribuable. Elle éclaire la chaîne causale absence de chantiers → atrophie de la filière construction → « manque de bras » lors de la corrosion. Elle pointe une responsabilité partagée : le politique (objectif 50 %, Fessenheim, refus de revaloriser l'Arenh, blocage hydroélectrique européen) et un aveu de gouvernance interne sur Flamanville. Elle laisse ouverts deux points sensibles peu élucidés : les conflits d'intérêts au CA d'Hinkley Point et la sûreté de la sous-traitance des pièces anti-corrosion.