La part du citoyen

15 décembre 2022 · audition t226

Audition de M. Xavier Piechaczyk, Président du Directoire de Réseau de transport d’électricité (RTE) (15 décembre 2022)

M. Xavier PiechaczykXavier Piechaczyk

Qui est auditionné, à quel titre

Xavier Piechaczyk est entendu sous serment le 15 décembre 2022 en sa qualité de président du directoire de RTE, gestionnaire du réseau de transport d'électricité (monopole régulé, indépendant d'EDF, près de 10 000 salariés, 5 milliards d'euros de chiffre d'affaires). Il connaît le dossier de l'intérieur sur deux périodes : ancien conseiller énergie du Premier ministre Jean-Marc Ayrault (mai 2012 - avril 2014) puis du président de la République, et cadre dirigeant de RTE depuis 2015, président depuis septembre 2020. La commission, présidée par Raphaël Schellenberger (rapporteur Antoine Armand), l'entend sur la mission légale d'« éclaireur du débat public » de RTE (art. L141-8) et sur ses bilans prévisionnels, notamment l'étude « Futurs énergétiques 2050 ».

La substance

Sa thèse centrale tient en une phrase, opposée frontalement au récit de la commission : « les difficultés de sécurité d'approvisionnement que la France rencontre cet hiver ne sont dues en rien à des orientations de politiques publiques [...]. Elles sont liées à l'indisponibilité du parc nucléaire. » Il la chiffre : la production nucléaire est passée d'environ 400 TWh/an (2000-2015) à 280 TWh en 2022, soit une baisse de 25 %, causée par la corrosion sous contrainte, problème « identifié, technique et réparable ».

Sur l'objectif emblématique des 50 % de nucléaire, il distingue le normatif du non-normatif : « Les 50 % de production nucléaire à l'horizon 2025 figurent dans un article qui n'est pas normatif » et concernent la production, non la consommation ; seul « l'article 187 de la LTECV fixe un plafond de capacité installée nucléaire à 63,2 GW » est contraignant — et ce plafond n'est atteint dans aucun scénario, même volontariste. La diversification voulue à l'époque ne visait pas à substituer du renouvelable au nucléaire mais à réduire la dépendance à un parc de 2e génération « très dominant » exposé à un défaut générique — risque que la corrosion a précisément concrétisé.

Il recadre l'enjeu de souveraineté : « le pétrole et le gaz continuent à représenter 63 % de la consommation d'énergie finale française », importés « à des pays qui ne sont pas forcément nos alliés géostratégiques » — d'où la priorité à l'électrification. Chiffres marquants complémentaires : investissements réseau de 35 milliards d'ici 2035, puis 50 à 90 milliards à 2050 ; les 14 EPR (23 GW) sont un « maximum industriel » issu du dialogue avec EDF, la Sfen et le Gifen, soit « presque » un EPR par an entre 2040 et 2050.

Les enjeux et confrontations

L'audition se joue sur la responsabilité de la crise. Schellenberger pousse à établir l'origine documentaire des 50 % et soutient que cette politique « a remplacé une énergie décarbonée par une autre énergie intermittente » ; il croit relever une « contradiction » entre consommation stable et hausse de la pointe. Piechaczyk renvoie le seuil à « une ambition politique » de campagne (post-Fukushima) et tient son cadre.

La confrontation la plus vive vient d'Olivier Marleix (LR), qui accuse : « les perspectives ont été tordues pour coller à une volonté politique » (consommation passée de 480 à 645 TWh selon les bilans). Réponse tranchée : « je ne voudrais pas laisser penser que nous travaillons sous la dictée de quiconque » et « La baisse du nucléaire que j'ai décrite n'a pas été voulue par qui que ce soit. » Il oppose à Marleix (qui plaide Westinghouse et prolongation à 60 ans) un argument de souveraineté technologique : trop tard pour des réacteurs de 1000 MW « dont nous ne disposerions ni du basic design ni [...] du detailed design ». Sur le scénario ibérique commandé en octobre, il démontre qu'appliqué à la France seule il ferait « dépensé de l'argent public pour rien ».

Le rapporteur Armand, plus factuel, le pousse sur les alertes (avis ASN 2013 sur les défauts génériques, années sensibles dès 2017) et sur l'outil de mesure : Piechaczyk concède que le critère des trois heures est « fruste » et lâche un aveu fort — « Aujourd'hui, nous ne le respectons pas – et de très loin. » Il sème aussi un avertissement stratégique majeur : « Rien ne serait pire que de promettre de construire beaucoup d'EPR sans y parvenir, tout en restreignant nos efforts sur les renouvelables. »

Côté élargissement, Marjolaine Meynier-Millefert (RE) déplace le débat vers la chaleur et le bâtiment (700 TWh/an), rappelant que « l'électricité est [...] l'énergie la plus coûteuse pour assurer le chauffage ». Julie Laernoes (Écolo-NUPES) obtient la caution recherchée : oui, tous les scénarios, même le plus nucléarisé, exigent « de développer de manière significative les énergies renouvelables », et le 100 % renouvelable est « techniquement accessible ». Francis Dubois (LR) conteste à l'inverse cette faisabilité ; Piechaczyk refuse l'idée que la France ait « perdu sa souveraineté énergétique en 2022 ».

Ce que l'audition apporte

Elle fournit à la commission le contre-récit de l'opérateur système : la crise est technique (nucléaire indisponible) et non le produit des politiques anti-nucléaires, le seuil des 50 % n'était pas contraignant, et la vraie vulnérabilité est la dépendance fossile (63 %). Elle pointe une responsabilité partagée et diffuse (vieillissement connu de longue date, retards cumulés de l'EPR et des renouvelables), un outil de pilotage public défaillant (critère des trois heures non respecté), et met en garde le législateur contre un pari tout-EPR non tenu. Verbatims utiles également : faisabilité technique reconnue du 100 % renouvelable, et incident de cybersécurité de Valenciennes (quatre agents habilités, enquête préliminaire) proposé en huis clos.