La part du citoyen

15 décembre 2022 · audition t227

Audition de Mme Anne Lauvergeon, ancienne Présidente d’AREVA (15 décembre 2022)

Mme Anne LauvergeonAnne Lauvergeon

Qui est auditionnée

Anne Lauvergeon a présidé Areva de sa création en septembre 2001 (fusion de Cogema, Framatome et CEA Industrie) jusqu'en 2011. Auditionnée sous serment par la commission d'enquête sur la perte de souveraineté et d'indépendance énergétique de la France, elle est entendue après les présidents du CEA et d'EDF qu'elle a côtoyés, et avant Orano. Le président Raphaël Schellenberger rappelle d'emblée le bilan industriel positif de son mandat (numéro un mondial de l'énergie sans CO2, 30 000 emplois créés en France, 3,4 milliards de dividendes versés, titre apprécié de 75 % quand le CAC40 reculait).

La substance

Sa thèse centrale tient en un grief : l'État, actionnaire majoritaire, n'a jamais financé Areva malgré ses promesses répétées (ouverture de capital ou dotation budgétaire de 3 milliards), l'obligeant à s'endetter pour rester numéro un quand les concurrents chinois, russes, américains, japonais et coréens bénéficiaient d'un soutien public continu. Elle résume : « Nous sommes ainsi entrés dans un système où l'État était majoritaire mais ne finançait pas. » Elle dénonce l'usage d'Areva comme « Caisse des dépôts industrielle » (pressions pour reprendre Bull, Alstom) et oppose les six ans qu'a mis l'État à recapitaliser Areva après Fukushima aux « moins de sept semaines » pour recapitaliser Air France de 7 milliards en 2020.

Elle élargit son propos à un second échec, « l'industrialisation des énergies renouvelables », rappelant qu'on lui a interdit d'acquérir le danois Bonus (parti à Siemens) puis une start-up allemande d'éolien (partie à Suzlon), deux ministres des finances jugeant ce combat « décevant » ou des « billevesées » : « tout est fabriqué en Chine, ce qui est un peu problématique ».

Sur les dossiers sensibles, elle déresponsabilise Areva : l'EPR finlandais OL3 fut vendu à prix fixe parce qu'imposé par un appel d'offres international et aurait finalement coûté moins cher que Flamanville ; le choix d'un seul EPR à Flamanville lui échappe (« Toutes les décisions sont prises par EDF [...] un sous-traitant seulement ») ; UraMin fut une diversification rationnelle ruinée par l'effondrement post-Fukushima du prix de l'uranium. Elle plaide pour les SMR et le réacteur Atmea (1 000 MW), refusés par EDF qui « ne jurait que par l'EPR », défend La Hague, conteste la dépendance à l'uranium (« 5 % » du coût du kWh) et soutient qu'il serait moins « aberrant » de redémarrer Fessenheim que de rouvrir une centrale à charbon.

Les enjeux et confrontations

L'audition oppose plusieurs lectures. Le rapporteur Antoine Armand la pousse à nommer les responsables politiques (ministres ayant méprisé les renouvelables) ; elle refuse (« c'étaient des conversations privées ») mais livre une accusation lourde : on lui a demandé en réunion de céder la propriété intellectuelle aux Chinois, « pas les Chinois [...] mais les Français ! ». Elle révèle aussi qu'on voulait vendre un nucléaire « plus léger en sécurité » aux nouveaux pays (« Moins de béton, moins d'acier, moins de logiciels : c'est donc moins cher ! »), dérive qu'elle relie à Fukushima.

La confrontation la plus frontale vient de Julie Laernoes (Écolo-NUPES), qui aligne les dossiers à charge (UraMin, EPR finlandais, consortium lié au demi-frère de Ben Laden, saturation de La Hague, opacité de la filière) et conteste deux chiffres : les 96 % de recyclage (« les technologies actuelles permettent seulement un monocyclage ») et la sécurité de l'uranium (« 90 % [...] sous influence russe ou chinoise »). Lauvergeon réfute frontalement (« J'en reste baba [...] Canada, [...] Niger et [...] Kazakhstan ») et esquive sur La Hague (« après onze ans, je ne suis plus responsable de rien »). Maud Bregeon (RE) juge l'explication par la jalousie d'EDF « un peu courte » et recentre sur la défaillance de l'État (« Pourquoi l'État n'est-il pas intervenu pour siffler la fin du match ? »). Les deux élus RN (Loubet, Tanguy) construisent un récit souverainiste et germano-sceptique : démantèlement de 2017 comme atteinte à la souveraineté, affaiblissement d'Alstom via la vente de T&D, Siemens « observateurs ou saboteurs ».

Apport au dossier

L'audition apporte un témoignage de première main sur le pilotage défaillant de l'État stratège : actionnaire inconstant (« de telles lettres n'engagent que ceux qui restent »), arbitrages systématiques en faveur d'EDF, refus opposés aux acquisitions structurantes, et perte des « cinq géants mondiaux » de 2010 (« Ces dix dernières années ont été dix lourdes années »). Elle pointe une responsabilité interne grave — la tentation d'un nucléaire bradant la sûreté — et un enjeu structurel souvent éludé : la vente de réacteurs suppose désormais un financement par l'État du constructeur, comme pour le Rafale. Tout en se défendant de toute faute personnelle sur UraMin, T&D et Siemens, elle livre des verbatims clivants (Fessenheim, PI aux Chinois) qui nourrissent autant la thèse de la perte de souveraineté que les angles critiques sur l'opacité et l'export de la filière.