La part du citoyen

10 janvier 2023 · audition t230

Audition de M. Pierre-Marie Abadie, Directeur Général de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) (10 janvier2023)

PAPierre-Marie Abadie

Qui est auditionné

Pierre-Marie Abadie est entendu sous serment comme directeur général de l'ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs), poste qu'il occupe depuis 2014. Mais l'audition tire surtout sa valeur de sa fonction précédente : il fut directeur de l'énergie au ministère de l'Écologie de 2007-2008 à 2014, c'est-à-dire l'architecte administratif de la loi NOME, de l'ARENH et du mécanisme de capacité. Il s'exprime donc à un double titre : expert technique des déchets (présent) et haut fonctionnaire ayant conçu le cadre du marché électrique français (passé). Il revendique quatre exigences de carrière : s'appuyer sur l'analyse technique, « dire les choses », être force de proposition, et rester loyal une fois la décision prise.

La substance

Sur les déchets, Abadie défend l'exemplarité française : « La France peut clairement être fière de sa politique de gestion des déchets radioactifs », validée selon lui par les revues internationales (AIEA, ARTEMIS). Il plaide pour engager Cigéo (stockage géologique profond HA/MAVL) dès maintenant, sans précipitation, sur la base de 30 ans de recherche et d'avis ASN (DUP signée juillet 2022, demande d'autorisation déposée sous peu, instruction de 5 ans). Calendrier : construction fin années 2030, HA descendus seulement en 2080-2085. Il juge l'impact des six EPR « parfaitement gérable » et tranche sur la fermeture du cycle : « La séparation-transmutation n'est pas une option qui permet d'éviter le stockage » — elle réduit l'emprise et la thermicité mais n'élimine pas les actinides mineurs, et ne justifie pas à elle seule un investissement en génération IV.

Sur le marché électrique, son retour d'expérience est plus tranchant. L'ARENH (prix fixé à 42 €/MWh, soit la méthode des coûts courants économiques de ses services plus 3 Md€ post-Fukushima, censé couvrir un grand carénage de 40-50 Md€) souffrait de trois défauts : non-anticipation de prix durablement bas, ce qui « a offert un droit d'option gratuit aux concurrents d'EDF » ; incapacité à sortir un décret stabilisant le prix dans la durée ; arbitrage tardif plafond/tarif pris « au pire moment ». Il reconnaît qu'« un dispositif exclusivement financier aurait probablement été préférable » au dispositif mixte physique/financier. Constat le plus fort, sur le marché lui-même : « si votre question est de savoir si le marché fonctionne, ma réponse est négative. Fondamentalement, cela ne marche pas, car nous nous sommes mis à reréguler » — le marché de court terme au coût marginal ne finance pas les investissements lourds en capex (nucléaire, renouvelables).

Les enjeux et confrontations

L'affrontement central oppose Abadie au rapporteur Antoine Armand. Celui-ci formule l'hypothèse accusatoire que « le mécanisme de l'ARENH [...] a sabordé la capacité d'investir d'EDF », puis met en cause la responsabilité personnelle du haut fonctionnaire : « convaincus que ce système ne fonctionnait pas [...] avez-vous fait part de ces réflexions [...] aux ministres compétents ? » Abadie esquive partiellement en recadrant la chronologie (le dysfonctionnement n'a été constaté qu'en 2014, pas en 2008) et en rappelant qu'il a proposé le mécanisme de capacité. Armand pousse jusqu'au seuil du désaccord justifiant une démission collective de la DGEC ; Abadie répond par la loyauté du fonctionnaire et lâche une affirmation politiquement chargée sur l'objectif « 50 % 2025 » : « Tout le monde savait », y compris l'opposition et le rapporteur au Conseil d'État, que le calendrier était irréaliste et contradictoire avec le maintien du retraitement. Il distingue strictement le seuil (« 50 % est un sujet totalement politique. Nous pouvons parfaitement faire des systèmes à 50 % ») du calendrier (irréaliste).

Seconde confrontation, idéologique, avec Julie Laernoes (Ecolo-NUPES), qui inverse la thèse de la commission : « nous serions sûrement mieux protégés actuellement si nous avions plus d'énergies renouvelables et moins de nucléaire ». Elle l'accuse d'une administration n'ayant pas activé les leviers ENR, dénonce le retraitement comme « hypocrisie », et conteste le périmètre de l'inventaire (déchets immergés, Polynésie, mox usé, uranium de retraitement). Abadie résiste frontalement (« Je ne partage pas votre analyse »), revendique avoir « personnellement défendu l'éolien », assume l'arrêt du photovoltaïque en 2010-2011 (bulle, affairisme), mais sur les volumes de déchets non comptabilisés il esquive : « Je ne répondrai pas à toutes les questions [...] je propose que les questions soient transmises par écrit. » Marie-Noëlle Battistel (SOC) obtient un aveu : « Rétrospectivement, nous aurions dû procéder à une indexation minimale » du prix ARENH.

Ce que l'audition apporte

L'audition livre un témoignage rare : l'architecte d'un dispositif (ARENH, marché de capacité) en reconnaît les erreurs de conception et déclare l'échec du marché concurrentiel de court terme à financer le long terme — pièce de fond pour la commission, orientant vers les contracts for difference et la régulation du nucléaire historique. Elle pointe une contradiction politique assumée dans la loi de 2012 (50 % en 2025 + retraitement), « connue de tous ». Sur les déchets, elle rassure (Cigéo mûr, six EPR gérables, risques d'incendie type WIPP/StocaMine intégrés dès la conception, bitumes non descendus tant que les réponses ne sont pas convaincantes) tout en révélant des angles morts : capacités d'entreposage (piscines de La Hague, saturation annoncée) hors compétence ANDRA, renvoyées à EDF, Orano, l'ASN et la DGEC, et périmètre de l'inventaire contesté sans réponse orale complète.