La part du citoyen

12 janvier 2023 · audition t232

Audition de M. Philippe Knoche, Directeur général d’Orano (12 janvier 2023)

M. Philippe KnochePhilippe Knoche

Qui est auditionné

Philippe Knoche est directeur général d'Orano, qu'il dirige depuis l'automne 2014, c'est-à-dire depuis la sortie de crise d'Areva dont Orano est issu (via Cogema). Auparavant directeur de la stratégie d'Areva puis directeur du projet de l'EPR finlandais d'Olkiluoto, il a donc traversé en première ligne tant la débâcle financière du groupe que les déboires de construction des EPR. Orano (90 % de capital public, 4,7 Md€ de CA en 2021, 13 000 salariés en France sur 17 000 dans le monde, 50-60 % du CA à l'export) couvre l'ensemble du cycle du combustible, hors conception de réacteurs détachée chez Framatome : mines à l'étranger, conversion et enrichissement en France (Tricastin), recyclage à La Hague et Melox, démantèlement et gestion des déchets (7,8 Md€ de provisions).

La substance

Sa thèse centrale recadre le sujet de la commission : « Notre vraie dépendance se situe donc par rapport à l'énergie fossile. » Pour le nucléaire, les flux d'uranium sont faibles et stockables (« 100 grammes d'uranium naturel équivalent à 1 tonne de pétrole », les 8 000 t françaises tiennent en 300 containers, 2 à 3 ans de stocks disponibles), et l'uranium ne pèse que quelques euros par MWh : multiplier son prix par quatre ne « révolutionnerait » pas le coût de l'électricité nucléaire. L'approvisionnement (Canada 5 000 t, Kazakhstan 2 000 t, Niger 1 000-1 200 t, pilotes en Ouzbékistan et Mongolie) est jugé sécurisé par sa diversité, 40 % des réserves étant en pays OCDE.

Il chiffre le coût de la restructuration : 6 000 emplois supprimés dans le monde dont 4 000 en France, la moitié des 154 cadres dirigeants, après une « spirale de surendettement » brûlant 0,5 à 1 Md€ de cash par an. Sur l'aval, il revendique un savoir-faire unique (« seule la France la maîtrise au plan industriel ») : 10 % de l'électricité nucléaire française vient déjà de matières recyclées, La Hague traite 1 000 t/an. Son plaidoyer récurrent : obtenir une visibilité politique de filière sur l'aval du cycle entre 2023 et 2025, car « les industriels s'accommodent mal des stratégies de stop & go ». Il défend le multi-recyclage et les RNR sans les opposer, juge « le budget du CEA insuffisant » et la R&D d'aval à doubler.

Les enjeux et confrontations

Avec le président Schellenberger, l'échange est technique et plutôt convergent, mais celui-ci pointe un angle mort de planification : la fermeture d'Eurodif et le passage à Georges-Besse II ont rendu l'équivalent de trois tranches au réseau « sans le dire à personne », ce que Knoche conteste partiellement (l'arrêt « fut particulièrement visible »).

Avec le rapporteur Armand, Knoche livre ses aveux les plus nets sur les EPR : « Tous les critères de dysfonctionnement étaient réunis » (design inachevé, supply chain non maintenue, compétences perdues). Interrogé sur l'avis de Proglio jugeant l'EPR inconstructible, il nuance : « L'EPR est constructible, puisqu'il tourne. » Il établit aussi un lien causal politiquement sensible entre l'ARENH (bridant le financement d'EDF) et l'abandon de la R&D sur Astrid et les réacteurs rapides. Sur la Russie, il minimise la dépendance (dernier transport Rosatom en septembre 2022, contrat « marginal », arbitrage relevant d'EDF).

La confrontation frontale vient de la députée Julie Laernoes (Écolo-NUPES), qui retourne contre lui sa formule « impossible n'est pas français ». Elle l'attaque sur les anciennes mines (Commanderie, Bellezanne, Bois Noirs), les leucémies autour de La Hague (citant deux études via C. Lepage), la condamnation d'Areva en 2012 après le décès d'un ex-salarié nigérien (2009), la plainte des ex-employés de Cominak à Arlit, la saturation des piscines et la sous-estimation des provisions de démantèlement pointée par la Cour des comptes en 2020. Knoche réplique vivement : « Vous me prêtez des paroles que je n'ai pas tenues. Je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de problèmes » ; « Nous ne bafouons pas les droits humains » ; les rejets de La Hague seraient inférieurs à « un aller-retour en avion ou d'un scanner thoracique ». Deux esquives notables : il dit ignorer l'affaire du décès de 2009 (« le cas de 2009 [...] m'est inconnu », n'ayant pris les commandes qu'en 2014), ce qui fait dire à la députée qu'elle s'« étonne » de cette ignorance ; et il requalifie le questionnement en hostilité — « il est classique de vouloir la mort du nucléaire en décrétant l'absence de solutions ».

Ce que l'audition apporte

L'audition documente, de l'intérieur, la perte de compétences industrielles de la filière (témoignage du dirigeant d'Olkiluoto) et la chaîne causale régulation → financement → R&D abandonnée (ARENH, baisse des budgets CEA, abandon d'Astrid). Elle éclaire la mécanique de l'aval du cycle (La Hague/Melox, multi-recyclage, uranium appauvri vu comme « mine potentielle » de 60 000 t) et pointe deux responsabilités d'arbitrage : l'État (sous-financement du CEA, absence de fonds France 2030 sur le cycle, « sacerdoce » d'ouvrir une mine en France) et EDF (propriétaire des matières, arbitre du recyclage et de la dépendance russe). Enfin, elle met en regard deux récits irréconciliables de la souveraineté : pour Knoche, une filière résiliente sortant du « désert » ; pour la députée, une filière dépendante de l'étranger, aux coûts cachés (provisions, démantèlement) et au passif sanitaire et humain mal soldé.