La part du citoyen

12 janvier 2023 · audition t233

Audition de Mme Catherine Cesarsky, Membre de l’Académie des Sciences, Haut-Commissaire à l’énergie atomique (2009-2012) (12 janvier 2023)

Mme Catherine CesarskyCatherine Cesarsky

Qui est auditionné, à quel titre

Catherine Cesarsky est entendue le 12 janvier 2023 par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la souveraineté et l'indépendance énergétique de la France. Astrophysicienne, membre de l'Académie des sciences, ancienne directrice générale de l'Observatoire européen austral (ESO) puis vice-présidente du CERN, elle a été haut-commissaire à l'énergie atomique de 2009 à 2012. C'est à ce titre que la commission la sollicite, dans une série d'auditions des hauts-commissaires successifs visant notamment à trancher sur l'utilité de la fonction : le président Schellenberger souligne d'emblée que deux de ses successeurs ont exposé « des points de vue assez opposés » et qu'elle pourrait servir de « juge de paix ». Elle pose elle-même une limite : « Le nucléaire est très intéressant, mais je suis avant tout astrophysicienne. »

La substance

Son récit décrit un avant-Fukushima serein. À son arrivée en 2009, « tout était simple » : la France était fière de son nucléaire, l'EPR de Flamanville en construction (malgré les déboires du radier) était attendu pour 2013, le prolongement du parc au-delà de 40 ans était « déjà » acté, et le cap restait le cycle fermé puis le passage aux réacteurs à neutrons rapides (RNR), incarné par le projet Astrid (technologie sodium, annoncé par Chirac pour 2020). Sur l'approvisionnement en combustible — cœur du mandat de la commission — elle est explicite : « ce n'était pas une préoccupation. Nous étions sûrs d'en avoir en grande quantité, pour toujours et sans difficulté. »

Elle détaille le fonctionnement du Conseil de politique nucléaire (CPN), présidé par Nicolas Sarkozy, réuni sept fois en 2009-2010, créé après « une terrible gifle » : la perte de l'appel d'offres des Émirats au profit de la Corée du Sud. Ses réunions ont porté successivement sur le prolongement des centrales, l'EPR, la stratégie de vente à l'étranger, la formation, les fonds de démantèlement, la conférence internationale et la gestion des déchets. Elle revendique des réalisations : 1 milliard d'euros obtenu pour la recherche (RJH, Astrid, ANDRA) via la commission Juppé-Rocard, 1,5 milliard pour les énergies alternatives — d'où la transformation du CEA en « Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives » — et la création de l'I2EN pour la formation.

Ses positions clés sont tranchées : la voie du cycle fermé et des RNR suivie jusqu'en 2018 « était la bonne » ; le multi-recyclage du plutonium retenu par la PPE « ne conduit pas à l'autonomie stratégique recherchée » ; les SMR furent une « occasion manquée que je regrette profondément » ; les déchets sont une urgence (« nous n'avons pas le temps » pour Cigéo) ; et surtout : « la France a bradé son avance sur les RNR ».

Les enjeux et confrontations

Le point sensible est la mise en cause nominative de Bernard Bigot, administrateur général. Cesarsky le décrit comme voulant cumuler les deux fonctions, l'ayant « vu arriver d'un mauvais œil », lui mettant « des bâtons dans les roues » et l'ayant exclue du groupe de travail post-Fukushima du CEA. Surtout, il avait « concentré toute l'énergie de la DEN sur Astrid, au point de pratiquement lui interdire de travailler sur d'autres sujets » : « Je pense que ce fut une erreur, qui n'est d'ailleurs pas pour rien dans les décisions actuelles. »

Le rapporteur Antoine Armand la pousse, avec courtoisie mais insistance, sur deux fronts. D'abord son profil : a-t-elle été nommée, astrophysicienne non spécialiste du nucléaire, pour élargir le CEA hors du nucléaire ? Elle esquive en partie (« honnêtement, je l'ignore »), avançant la version officielle d'un « œil nouveau ». Ensuite Fukushima : elle confirme la bascule, tout en assumant la conviction de la filière — « un tel accident n'aurait jamais pu se produire en France » — et en dénonçant la médiatisation (rumeur de « 20 000 personnes » mortes). Elle reconnaît à plusieurs reprises ses limites (« je ne suis pas apte à commenter » Flamanville ; pas de suivi du dossier compétences 2012-2022).

Le moment le plus frappant clôt l'audition : interrogée sur le rapport des décideurs à la science, elle juge « franchement dégradé » le niveau des parlementaires (« excusez-moi si vous en faisiez partie ») et livre un jugement nominatif et genré sur les ministres : « Christine Lagarde comprenait tout. Valérie Pécresse était au top. […] Les femmes étaient très informées […]. Je n'en dirais pas tant de tous les hommes. »

Ce que l'audition apporte

Elle documente de l'intérieur l'angle mort stratégique de l'époque (le combustible non pensé comme un risque), éclaire la genèse et le fonctionnement du CPN au plus haut niveau de l'État, et établit une chaîne de responsabilité interne au CEA (la concentration sur Astrid sous Bigot). Sur la fonction de haut-commissaire, son verdict de « juge de paix » est nuancé : non indispensable, à ne pas fusionner avec l'administrateur général, mais à confier — si maintenue — à un vrai expert du nucléaire. Enfin, elle apporte deux alertes actionnables pour le rapport : l'urgence de l'enfouissement (Cigéo) et l'avance perdue sur les RNR, qu'elle relie explicitement à la perte de souveraineté technologique.