Qui est auditionné
Antoine Pellion est entendu sous serment le 18 janvier 2023. Au moment de l'audition, il est secrétaire général à la planification écologique (SGPE), structure rattachée à la Première ministre depuis juillet 2022, et conseille à ce titre le gouvernement. Il a surtout occupé, sur dix ans, une série de fonctions au cœur de la décision énergétique : chef du bureau de la production électrique à la DGEC (2012-2014), conseiller technique énergie de Ségolène Royal (2014-2016, alors qu'Élisabeth Borne est sa directrice de cabinet), passage chez Enedis, conseiller énergie-transports d'Emmanuel Macron à l'Élysée (2017-2019), puis conseiller des Premiers ministres Castex et Borne. Il avait auparavant passé un an sur le chantier de l'EPR finlandais d'Olkiluoto pour Areva. À la demande du rapporteur, la période élyséenne (2017-2019) est écartée des questions au nom de la séparation des pouvoirs.
La substance
Pellion ouvre en déplaçant le débat : le vrai enjeu de souveraineté n'est pas le nucléaire mais la dépendance aux énergies fossiles. « Force est de constater que les deux tiers de l'énergie que nous consommons sont d'origine fossile, notamment les carburants. » La France n'a aucune production d'hydrocarbures, est totalement dépendante des importations et importatrice nette de gazole « du fait de choix passés [...] notamment sur la voiture privilégiant le diesel ». Il décrit une situation jugée plutôt favorable sur le gaz (terminaux GNL, interconnexions ibériques, stockage régulé par la loi de 2015) et mise sur la biomasse et l'électrification.
Sur le parc électrique, sa thèse centrale est la robustesse des fondamentaux : coût de production peu dégradé, parc décarboné et largement exportateur en temps normal (de l'ordre de 50 TWh). Les 50 % de nucléaire en 2025 et la fermeture de Fessenheim sont assumés comme des « choix politiques posés d'entrée de jeu par le président Hollande ». Il insiste sur le fait que seul le plafonnement à 63,2 GW est « mordant » en droit, l'objectif des 50 % n'étant qu'indicatif et renvoyé à la PPE. Chiffres marquants : coût de production tierce-expertisé « autour de 50 euros du MWh » contre un prix ARENH de 42 euros ; attractivité de la filière passée de « vingt candidats » à « trois ou quatre » par poste ; objectif de 20 % du parc automobile électrifié en 2030 ; arrêt de douze réacteurs pour corrosion sous contrainte.
Les enjeux et confrontations
L'audition est une bataille des responsabilités. Le rapporteur Antoine Armand mène un interrogatoire serré pour faire reconnaître que l'objectif phare de la loi de 2015 était dépourvu de fondement technique. Il obtient un aveu : « il n'existait pas de sous-jacent très précis des 50 % [...] vous le découvrez à l'époque, en arrivant au cabinet », auquel Pellion répond « Absolument ». Pellion concède que des alertes de faisabilité ont été « clairement écrit[es] », tout en maintenant que « le chemin existait techniquement ». Le rapporteur épingle la contradiction de la séquence par une formule ironique : « la loi de 2015 a eu le mérite de créer la PPE et [...] la PPE a eu le mérite de défaire une partie de la loi de 2015 », et suggère que l'échéance de 2035 pour les véhicules thermiques répète l'erreur d'un objectif politique pas encore réalisable.
Le député Alexandre Loubet (RN) transforme sa question en réquisitoire, accusant les dirigeants d'avoir « planifié des pénuries » et dénonçant une sobriété « digne du Tiers Monde » ; le président Schellenberger doit recadrer (« nous sommes en commission d'enquête »). Pellion réfute frontalement : « Nous n'avons donc pas organisé de pénurie d'électricité », attribuant la crise aux chocs exogènes (Covid, corrosion). Confrontation notable : s'appuyant sur Jean-Bernard Lévy, Loubet impute la perte de compétences à l'objectif de réduction du nucléaire. Pellion contredit nommément l'ex-PDG d'EDF : « je suis en désaccord avec les propos de M. Jean-Bernard Lévy. L'ampleur du programme de maintenance est connue depuis plus de dix ans », jugeant « raccourci » l'assimilation construction/maintenance.
Les esquives portent sur les périodes où il n'était pas en poste : il décline les arbitrages de maintenance pendant le Covid (« je n'étais pas à l'époque à Matignon, mais à la République en marche ») et ne commente pas son rôle à l'Élysée. Face à Schellenberger qui dénonce une « entourloupe » sur les interconnexions (fermer 12 GW pilotables en comptant sur l'export, alors que les voisins comptent sur nos importations), il répond par la complémentarité des pointes européennes analysée par RTE et l'ENTSO-E. La députée Battistel (SOC) mène un échange plus technique et consensuel sur l'hydroélectricité (quasi-régie permise par la nationalisation, « trois ans » perdus sur la redevance) et plaide pour réorienter le soutien public vers les filières industrielles amont (Photowatt), point que Pellion partage « totalement ».
Ce que l'audition apporte
L'audition documente, par la bouche d'un acteur central, la genèse et la fragilité de la cible des 50 % : un objectif de campagne sans sous-jacent chiffré, justifié a posteriori par des hypothèses « volontaristes » d'export et de renouvelables, puis repoussé à 2035 dès l'arrivée de Hulot. Elle expose une ligne de défense gouvernementale cohérente — crise imputée au Covid et à la corrosion, fondamentaux sains, ARENH défendu comme « pacte national » qui a évité que « les prix [n'aient] véritablement explosé » — qui s'oppose frontalement à la thèse RN d'une pénurie organisée et au diagnostic de Jean-Bernard Lévy. Elle valorise enfin la méthode de planification par trajectoires des « deux quinquennats » Macron et pose les conditions du nouveau nucléaire (délégué Joël Barre, finalisation du design EPR2, coût de financement « presque plus important que le coût à terminaison », 6+8 comme « scénario au plus tôt »).