Qui est auditionné
Benoît Ribadeau-Dumas, directeur de cabinet du Premier ministre Édouard Philippe de 2017 à 2020, est entendu sous serment, à sa demande conjointement avec Thibaud Normand, son ancien conseiller technique énergie sur la même période. L'audition clôt la 82e heure des travaux de la commission. Le président Raphaël Schellenberger rappelle la séquence : la commission a d'abord reçu les techniciens, puis les conseillers, et termine par les décideurs. Les deux hommes incarnent ici la fabrique politique des décisions énergétiques du début du quinquennat précédent.
La substance
La thèse centrale est une défense de méthode : « nous avons choisi d'établir des faits qui serviraient de support aux choix politiques plutôt que de poser ceux-ci d'abord, et devoir tordre la réalité ensuite ». Ribadeau-Dumas décrit un héritage incohérent à l'arrivée en mai 2017 : un objectif légal de 50 % de nucléaire en 2025 « pas assumé dans la programmation pluriannuelle de l'énergie » et ne correspondant pas « au business plan des entreprises », un « nucléaire honteux » (selon Verwaerde) prépondérant mais non revendiqué, aucune hiérarchisation des ENR ni trajectoire budgétaire. Le coût des six champs d'éoliennes offshore (environ 38 milliards, comparable au métro du Grand Paris) « asphyxiait » le budget des ENR.
Les positions clés revendiquées : report de l'objectif des 50 % à 2035 dès novembre 2017, porté par Édouard Philippe puis assumé par Nicolas Hulot lui-même ; fermeture de Fessenheim justifiée techniquement (RTE assurait qu'elle « n'était pas nécessaire à la sécurité d'approvisionnement », appoint de Landivisiau) et par la 4e visite décennale non préparée depuis 2015 ; abandon d'ASTRID pour « impasse budgétaire » au CEA, conjuguée à l'explosion des budgets ITER, RJH et du réacteur d'essai militaire (conservés) ; élagage des ENR non compétitives (arrêt de l'hydrolien, réorientation de la biomasse vers la chaleur) et renégociation de l'offshore avec une baisse de prix de 30 %. Sur EDF, il reconnaît un échec relatif : « je regrette aussi que nous n'ayons pas détecté suffisamment tôt les difficultés de maintenance ». Sur le marché, formule choc : « On ne peut pas payer le prix marginal du gaz, quand on a décidé de ne plus dépendre du gaz ». Il plaide une PPE européenne et une rénovation de l'ARENH (indexation à l'inflation, fin du droit d'option des fournisseurs alternatifs jugé « pernicieux »), le nucléaire étant un « bien commun de la nation ».
Les enjeux et confrontations
L'audition est traversée par un soupçon : les décisions du quinquennat Philippe auraient été des renoncements anti-nucléaires masqués en arbitrages techniques. Le président Schellenberger ouvre le feu en pointant un écart entre le récit rétrospectif lisse et ce que « le Gouvernement transmettait à la population », et l'opacité du processus, « un peu à l'abri des regards ». Ribadeau-Dumas conteste fermement, invoquant le volume des enquêtes publiques. Sur le rapport d'Escatha-Collet Billon classé secret défense, il justifie le classement par le couplage civil/défense, sans convaincre le président sur la transparence.
La confrontation la plus vive porte sur ASTRID : Ribadeau-Dumas réfute frontalement d'autres auditionnés — « ce postulat est factuellement et totalement faux » — qui auraient prêté au cabinet « l'intérêt caché de couper le cycle fermé ». Le rapporteur Antoine Armand cherche à faire dire que le report des 50 % fut un « revirement » politique plutôt qu'une contrainte technique, et s'étonne que Hulot ait accepté « ce revirement sans contrepartie ». Le député Francis Dubois (LR) construit un réquisitoire dense (ARENH non actualisé malgré la lettre de Ladoucette, dossier Bréchet « visiblement pas lu », Fessenheim et ASTRID fermés) résumé par « gouverner, c'est prévoir », et lie la flambée des prix à la « souveraineté » perdue pour « 66 millions de Français ». Ribadeau-Dumas et Normand opposent que la situation ARENH était « bloquée au niveau de la Commission européenne » : Normand atteste être venu défendre un prix « substantiellement supérieur à 42 euros » au cabinet de Vestager en 2019, en vain. Marie-Noëlle Battistel (SOC) adopte un ton plus prospectif sur l'après-ARENH.
Apport au dossier
L'audition documente de l'intérieur la chronologie de Matignon 2017-2020 : l'enchaînement Flamanville (reports validés par l'ASN), rapport Folz « particulièrement cru », plan Excell, jalons du discours de 2018 menant à Belfort en 2022. Elle objective deux aveux utiles à la commission : l'angle mort sur la maintenance et l'indisponibilité du parc, et l'inachèvement du chantier EDF (projet Hercule, régulation), reporté par le Covid. Enfin, Ribadeau-Dumas livre un diagnostic institutionnel transversal sur la « politisation de l'expertise » — « nous ne pouvons pas admettre qu'il soit demandé aux sachants de se taire ou de modifier leurs résultats » — et le manque d'un lieu neutre fournissant des faits objectifs aux décideurs.