Qui est auditionné et à quel titre
Table ronde des quatre fédérations syndicales du secteur de l'énergie, le 25 janvier 2023, sous serment. Quatre voix : Jacky Chorin (FNEM-FO), juriste et surtout ancien administrateur d'EDF (2004-2009 puis 2014-2021), donc témoin direct de l'ouverture du capital depuis le conseil d'administration ; Julien Lambert (FNME-CGT), en charge de la politique industrielle et énergétique ; Alexandre Grillat (CFE-CGC Énergies), secrétaire national Affaires publiques et européennes ; Christophe Béguinet (CFDT). Les trois premiers parlent au nom des salariés des industries électriques et gazières (IEG) ; tous revendiquent vingt-cinq ans d'expérience vécue de la libéralisation.
La substance
La thèse centrale, partagée à l'unanimité, tient en une phrase reprise de Bréchet par Chorin : « c'est une erreur fondamentale de penser que l'on peut faire un marché d'un bien non stockable ». La concurrence dans l'électricité aurait été l'instrument de la Commission européenne et de l'Allemagne pour « casser EDF ». La perte de souveraineté résulterait d'une double responsabilité : l'Europe (concurrence, loi NOME 2010, ARENH, fin des tarifs réglementés en 2016) et les gouvernements français successifs (ouverture du capital 2004, TARTAM 2006, fermeture de Fessenheim, arrêt d'Astrid, objectif de 50 % de nucléaire).
L'ARENH est le point d'unanimité le plus net, résumé par Grillat : « Ce dispositif est asymétrique : EDF perd à tous les coups, mais ses concurrents gagnent à chaque fois » — un prix bloqué à 42 euros depuis 2012, des « passagers clandestins » qui n'investissent jamais. Chorin chiffre le relèvement de plafond de 2022 : « une perte de 10 milliards d'EBITDA ». Grillat documente l'État actionnaire prédateur : « 20 milliards manquent à l'appel des capacités d'investissement d'EDF » sur dix ans de dividendes, alors que « tout le monde savait dès 1980 qu'il faudrait investir ». Lambert chiffre la perte de pilotable : « la mise au placard de 12 000 mégawatts » qui « auraient pu nous prémunir contre le risque de coupure ou de délestage cet hiver ». Béguinet rappelle que le mix allemand émet « 626 grammes de CO2 par kilowattheure ».
Les revendications convergent : suspension puis abandon de l'ARENH, tarif fondé sur le coût du mix français, relance et prolongation du nucléaire, maintien d'EDF intégré (rejet d'Hercule), fin de la mise en concurrence des concessions hydroélectriques.
Les enjeux et confrontations
L'audition se joue sur deux fronts. D'abord les nuances internes : FO et CGT veulent une renationalisation par la loi et un retour à l'EPIC — Chorin : « Nous sommes en désaccord avec l'OPA lancée sur EDF : nous voulons une loi de nationalisation » — quand la CFDT (Béguinet) se distingue en préférant la notion de « vulnérabilité » à celle de souveraineté (citant Percebois) et en défendant le maintien d'un marché européen : « le problème n'est pas le marché ».
Surtout, la confrontation frontale avec la députée Julie Laernoes (Écolo-NUPES). Elle conteste la lecture pro-nucléaire en opposant le coût du nouveau nucléaire (Flamanville) à des EnR « de plus en plus compétitives », rappelle l'avertissement de l'ASN sur l'arbitrage entre sûreté et sécurité d'approvisionnement, et défend la légitimité des associations du CNTE que les syndicats venaient d'attaquer. L'échange se tend : Chorin lâche « Je regrette de n'avoir pas entendu les écologistes lorsque Saint-Avold a été relancé », et affirme que Fessenheim n'a pas été fermée officiellement « car il aurait alors dû régler des indemnités ». Laernoes recadre sèchement : « je vous ai respectueusement posé des questions [...] sans donner une opinion. Je regrette que la réciproque n'ait pas eu lieu. » Le président conclut sur le constat d'un désaccord. Maxime Laisney (LFI) et Alma Dufour (LFI) cherchent au contraire des convergences (EPIC, fin ARENH, acheteur public), mais butent sur deux divergences : le mix 100 % renouvelable de LFI, et la sobriété que les syndicats récusent comme « renoncement » (Chorin : « Si elle est imposée, elle sera rejetée »).
Face au rapporteur Antoine Armand, peu offensif ici, Grillat développe son grief central : l'asymétrie de représentativité entre syndicats (élus) et ONG environnementales dans le dialogue institutionnel depuis le rattachement de l'énergie au ministère de l'écologie (2007/2010).
Ce que l'audition apporte au dossier
Elle fournit un récit syndical cohérent désignant des responsabilités politiques chiffrées : 20 milliards de dividendes ponctionnés, 10 milliards d'EBITDA perdus en 2022, 12 000 MW pilotables fermés. Témoin interne, Chorin documente la défiance née de la privatisation de GDF deux ans après l'engagement de 2004. Grillat réinterprète Flamanville non comme un échec technique mais comme une erreur de positionnement (« démonstrateur technologique » présenté à tort comme « vitrine » internationale) et alerte sur une dépendance future à « l'hydrogène non européen ». L'audition éclaire enfin la dimension sociale (statuts IEG, régime spécial, sous-traitance, re-internalisation des compétences) et expose, par sa confrontation avec les écologistes, la ligne de fracture politique structurante de la commission entre relance nucléaire et diversification par les EnR.