Qui est auditionné, à quel titre
Jean-Louis Borloo est entendu comme ancien ministre d'État chargé de l'écologie, de l'énergie, du développement durable et de la mer, en charge des technologies vertes et des négociations sur le climat, fonctions exercées entre 2007 et 2010 (gouvernements Fillon, après le départ d'Alain Juppé). Il est l'architecte du Grenelle de l'environnement (2007), qui a débouché sur les lois Grenelle I (2009) et Grenelle II (2010), et a porté le paquet climat-énergie adopté sous présidence française de l'UE. Il prête serment. L'audition couvre donc surtout la séquence 2007-2010, dans laquelle se nouent l'EPR de Flamanville, l'Arenh et les objectifs renouvelables.
La substance
La thèse centrale de Borloo n'est pas que la France a pris de mauvaises décisions, mais qu'elle a échoué à les piloter dans la durée : « Notre drame, c'est le pilotage et le suivi. » Le Grenelle a établi « 256 mesures », votées « à la quasi-unanimité », accompagnées d'un comité de suivi inscrit dans la loi qui s'est éteint « dans l'indifférence générale ». Il assume la responsabilité de l'exécutif : « Si les mesures n'ont pas fonctionné, c'est notre faute. »
Sur l'Arenh, il en restitue la genèse chiffrée : issu de la commission Champsaur (proposition unanime, provisoire jusqu'en 2025), volume plafonné à 100 TWh (environ 20 % de la production), prix suggéré à 32-34 euros (Champsaur), 36-38 (CRE), « fixé à 40 euros, augmenté à 42 euros après l'incident de Fukushima ». Ce prix devait être réévalué chaque année en intégrant maintenance, démantèlement et grand carénage, ce qui n'a jamais été fait : « Il est incompréhensible que l'Arenh [...] ait été laissé sans pilote. » Il note l'extension récente à 120 TWh et 46 euros et appelle à préparer 2025 dès maintenant.
Autres constats et chiffres : un parc nucléaire « hérité des décisions de 1969, robuste [...] et qui garantit une énergie [...] peu chère » (~410 TWh, complété par 60-70 TWh d'hydroélectricité) ; le grand carénage « évalué alors à 30 milliards, et désormais estimé à 50 à 60 milliards » ; une demande électrique appelée à croître de 40 à 50 % ; la France « seul État membre [...] à ne pas avoir respecté nos objectifs » renouvelables, qu'il impute à un « retard culturel » (réseau déjà décarboné et peu cher, climat tempéré, financement des renouvelables par la facture) et non à un lobbying d'EDF. Il pointe l'emprise de Bercy : « en dix ou quinze ans, l'énergie est peu à peu passée sous l'influence de Bercy, au détriment des ingénieurs du corps des Mines ou des Ponts ». Désormais « plus circonspect [...] sur le marché européen de l'énergie », il en critique le principe : « le marché fixe le prix de gros sur l'énergie cible d'un pays dominant ».
Les enjeux et les confrontations
Le rapporteur Antoine Armand mène l'interrogatoire le plus serré, en plusieurs registres. Sur les concessions hydroélectriques, il obtient un aveu net : Borloo a préparé un décret de mise en concurrence « sans en déclencher aucune [procédure] [...] Pour être honnête, il s'agissait d'une manière de gagner du temps » — stratégie d'évitement assumée sous serment face à la pression de Bruxelles. Sur Flamanville, Borloo reconnaît une confiance alors totale en EDF : « je ne sais pas si j'aurais eu la sagacité de mettre en cause le design [...] ou la capacité d'EDF », et déplace la cause du fiasco vers le « design de l'EPR » (Framatome-Siemens). Sur les difficultés financières d'EDF, il résiste à la thèse des prix trop bas portée par les anciens dirigeants : le « véritable sujet d'EDF, c'était Areva », pas le tarif, ses finances étant « alors florissantes ».
Les confrontations partisanes éclairent les lignes : Julie Laernoes (Écolo-NUPES) cherche à faire reconnaître que la surcapacité nucleaire a freiné sobriété et renouvelables et que Flamanville a démarré sans études sérieuses ; Maxime Laisney (LFI-NUPES) attaque la libéralisation, la séparation EDF-RTE-Enedis et évoque « 20 millions de tonnes de déchets nucléaires [...] au Niger » (dont Borloo dit n'avoir « pas entendu parler ») ; Francis Dubois (LR) oppose logique « comptable » et logique « industrielle » de souveraineté. Borloo esquive partiellement plusieurs points par défaut de mémoire (architecture gouvernementale, rapport du Haut comité post-Tricastin, loi de 2015 « peu suivie »).
Ce que l'audition apporte
L'audition fournit à la commission une généalogie de première main de l'Arenh et du tarif régulé, et un déplacement du diagnostic : l'échec énergétique français relèverait moins des choix initiaux que d'une carence structurelle de suivi et d'un transfert de la décision énergétique vers une logique financière (Bercy, Agence des participations de l'État). Elle livre deux pièces notables : l'aveu d'une obstruction calculée sur les concessions hydroélectriques, et l'évolution d'un « européiste convaincu » vers la critique du marché européen, avec le précédent espagnol et portugais comme appui à une suspension des prix dès mars 2022. La responsabilité pointée est moins celle d'un acteur isolé — « il faut se méfier des facilités » — que celle de l'État pilote défaillant.