La part du citoyen

1 février 2023 · audition t311

Audition de M. André Merlin, Président d’honneur du Réseau de Transport d'Electricité (RTE) (1er février 2023)

M. André MerlinAndré Merlin

Qui est auditionné

André Merlin est le créateur et premier président du directoire de RTE (Réseau de Transport d'Électricité), qu'il a fait naître au 1er juillet 2000 puis dirigé jusqu'en 2007, avant d'en devenir président d'honneur. Ingénieur passé par EDF dès 1968 (recherche, automatisation et conduite des réseaux, direction de toute la production non nucléaire et du transport), il est entendu sous serment au titre d'acteur direct des mutations du réseau électrique français et européen. Mandaté par EDF en 1997 pour préparer la transposition de la directive de 1996, il a aussi présidé l'association européenne des gestionnaires de réseau (ENTSOE), le CIGRE, et été conseiller du commissaire européen à l'énergie. Il précise n'avoir « jamais exercé de responsabilités effectives dans le domaine du nucléaire » : sa parole sur l'atome est celle d'un expert extérieur, mais incontestée sur la physique des réseaux. La commission avait déjà entendu trois de ses successeurs (Maillard, Brottes, Piechaczyk).

La substance

La thèse centrale de Merlin est physique : le pilotage du réseau (fréquence à 50 Hz, tension, courant) exige des moyens pilotables, et comme l'électricité ne se stocke pas directement, « il est irréaliste d'envisager un mix électrique entièrement renouvelable sans stockage ». Il en déduit un mix cible 2050 « composé de 75 % d'électricité pilotable – nucléaire, hydraulique, biomasse – et de 25 % d'énergies non pilotables », soit tout de même un doublement de l'éolien-solaire actuel. Au-delà de 50 % de non pilotable, le système devient risqué. Surtout, il juge que « certains scénarios sur le mix énergétique à horizon 2050 dessinés par RTE me semblent aller beaucoup trop loin ».

Sur la crise des prix de 2022, il déminе le discours du dysfonctionnement intrinsèque du marché : il n'existe pas un marché unique mais un marché spot par État, couplé via les interconnexions, qui se découple quand celles-ci saturent. La flambée vient de la dépendance allemande au gaz russe et de l'indisponibilité du parc nucléaire français : « le prix sur le marché français découlait du prix proposé par l'Allemagne […], indexé au prix du gaz et du charbon ». Il pointe des responsabilités passées chiffrées : « entre 2013 et 2020, 12 gigawatts de production ont été fermés et démantelés », sans mise sous cocon ; « l'idée saugrenue d'augmenter, en pleine crise, la part de l'ARENH de 20 milliards de kilowattheures » qui a contraint EDF à racheter au prix fort ; le lancement trop tardif de l'EPR ; l'absence depuis vingt ans de stations de pompage (STEP) pourtant identifiées. Côté création de RTE, il rappelle la reprise de « la moitié de la dette d'EDF, soit 8 milliards d'euros », réduite de 25 % en sept ans. Il avertit enfin qu'« il est assez imprudent d'affirmer que la France ne connaîtra jamais de black-out ».

Les enjeux et confrontations

L'audition est moins un affrontement qu'une expertise qui recadre plusieurs récits de la commission. Face au président Schellenberger, qui évoque « une forme d'acharnement de l'Union européenne envers le système d'électricité français », Merlin nuance frontalement : « je n'ai jamais senti […] une hostilité particulière vis-à-vis d'EDF et je pense que ce sentiment a été surestimé », tout en confirmant que « la France s'est battue contre l'adoption de cette directive et avait proposé l'acheteur unique, mais les idées anglo-saxonnes se sont imposées ». Le rapporteur Armand l'oriente vers le nucléaire : Merlin requalifie Superphénix en « démonstrateur » (donc l'argument de rentabilité « n'avait pas lieu d'être »), et contredit Jospin entendu la veille, jugeant « faux de dire que le nucléaire est uniquement utile pour la base » grâce au suivi de charge, innovation française. Face à Alma Dufour (LFI-NUPES), qui cherche à valoriser le foisonnement de l'éolien offshore, la renationalisation d'EDF et une sortie du marché européen, il résiste : l'éolien marin ne couvre pas les pointes (froid + anticyclone = peu de vent), le foisonnement est limité, et sur la sortie du marché « le problème est principalement politique » (engagement pris, majorité des deux tiers requise), « on ne pourra pas renoncer à l'accès des tiers au réseau ». Il prend soin de désamorcer tout procès idéologique : « je ne suis pas opposé à l'insertion de moyens éoliens ou solaires et j'ai toujours facilité l'introduction de ceux-ci ».

Ce que l'audition apporte

Le témoignage offre un éclairage de première main sur la mécanique juridique et financière de la création de RTE, et une lecture technique de la crise de 2022 qui dédramatise le « complot » de marché tout en accablant des décisions nationales (fermeture de 12 GW, plafond ARENH, EPR tardif, STEP jamais construites, surcapacité nucléaire des années 1980). Sa valeur politique tient à sa source : c'est le fondateur de RTE qui désavoue publiquement les scénarios les plus renouvelables de sa propre maison, plaide pour un mix à dominante pilotable et le nouveau nucléaire, tout en confirmant l'irréversibilité pratique du cadre de marché européen.