Qui est auditionné et à quel titre
Manuel Valls est entendu comme ancien Premier ministre, fonction qu'il a exercée du 1er avril 2014 (après deux ans au ministère de l'Intérieur) à décembre 2016, sous la présidence de François Hollande. Son mandat couvre des décisions énergétiques structurantes que la commission cherche à éclairer : la loi de transition énergétique de 2015 (objectif de 50 % de nucléaire en 2025, plafond de capacité, fermeture programmée de Fessenheim), la préparation de la COP 21, le sauvetage d'Areva, le lancement d'Hinkley Point, ainsi que diverses nominations (Lévy à EDF, Brottes à RTE). Il prête serment et se présente en « patriote » favorable au nucléaire civil et militaire.
La substance
Sa thèse centrale tient en une phrase : « Or les difficultés de la filière proviennent d'avant. » Valls déplace l'origine de l'affaiblissement vers des causes antérieures et surtout techniques (retard de l'EPR de Flamanville, faillite d'Areva, échec à l'export d'Abu Dhabi), plutôt que vers les choix politiques de son gouvernement. Il revendique une action de préservation de la filière : sauvetage d'Areva (perte record de « 4,8 milliards d'euros » pour une société détenue à 87 % par l'État, augmentation de capital de 5 milliards en 2016, reprise de Framatome par EDF), engagement d'Hinkley Point, lancement des SMR (« équipe de France du SMR »), du projet Cigéo et du plan de grand carénage estimé à 50 milliards d'euros.
Sur l'objectif des 50 %, point le plus sensible, il se dédouane : « Je n'ai pas moi-même fait ce choix des 50 %, qui est un choix politique », issu de l'accord PS-Verts de 2011 négocié par Martine Aubry et repris par Hollande. Il livre deux aveux marquants : « aucune étude d'impact ou analyse de besoin ne justifiait le passage de 75 % à 50 % », et « personne n'imaginait réellement fermer vingt réacteurs en dix ans », chacun sachant qu'il existait « suffisamment de souplesse possible pour repousser cette échéance » — ce que Hulot fit en 2018. Il distingue surtout le vrai mécanisme contraignant : « le "verrou" provenait plutôt des 63,2 gigawatts » installés, plafond ferme destiné « à forcer la fermeture de Fessenheim », l'objectif des 50 % n'étant que programmatique. Sur Fessenheim, il concède que la fermeture « ne reposait pas totalement sur des éléments objectifs » et que la centrale « était la plus vieille mais pas la moins sûre ».
Les enjeux et confrontations
Le président Schellenberger conduit l'essentiel de l'échange et pointe une contradiction sur l'export : Valls présente tantôt les 50 % comme calculés sur la consommation intérieure (le surplus étant exporté), tantôt l'export comme une marge mobilisable pour les politiques nationales. Il presse aussi Valls sur l'effacement du débat de sécurité d'approvisionnement et sur la fusion d'un ministère mêlant énergie et environnement aux intérêts contraires. Sur le comité à l'énergie atomique, qui ne s'est quasi pas réuni, Valls répond simplement « Non », corrigé par le rapporteur Antoine Armand (« deux fois »).
Le rapporteur Armand mène l'offensive sur les 50 % : « Auriez-vous fait ce choix ? » Valls esquive (« Peut-être aurais-je moi-même agi de la sorte »). Armand creuse la cohérence de la loi : miser sur une électrification croissante des usages tout en plafonnant le nucléaire supposait un pari ENR que les retards accumulés depuis 2000 rendaient peu crédible — constat que Valls juge « incontestable ».
Le RN (Meizonnet) déroule un véritable réquisitoire : affaiblissement de l'industrie nucléaire, milliards investis dans des ENR « fabriquée[s] dans des multinationales étrangères ». Valls réfute frontalement (« Je réfute l'idée que nos choix auraient visé ou suscité un affaiblissement »). LR (Dubois) attaque par l'omission (concessions hydroélectriques non renouvelées, absence de décret sur la tarification de l'ARENH depuis 2014) ; sur ces points techniques Valls se déclare incapable de répondre et renvoie à des « recherches complémentaires ». Il minimise par ailleurs l'ARENH (« Je n'ai pas souvenir que ce sujet ait été central à Matignon »), alors que d'autres auditionnés en font une cause majeure de la dette d'EDF.
Ce que l'audition apporte au dossier
L'audition valide plusieurs constats clés de la commission par la bouche d'un décideur : l'objectif structurant de la loi de 2015 reposait sur un compromis électoral (accord PS-Verts) et non sur une évaluation technique, et il n'était pas tenu pour sérieux par ses propres promoteurs. Elle clarifie un point souvent occulté du débat public — le plafond des 63,2 GW comme vrai verrou, instrument visant Fessenheim. Elle pointe une responsabilité partagée par-delà les alternances (« Macron s'est finalement trouvé à mettre en œuvre une décision prise par Martine Aubry et Les Verts »). Valls termine par un appel au consensus national (« le politique doit rester modeste en matière de choix technologiques ») et un soutien explicite à la relance nucléaire décidée par Macron en 2022.