Qui est auditionné et à quel titre
Dominique Voynet, médecin de formation et figure historique des Verts, a été ministre de l'aménagement du territoire et de l'environnement du gouvernement de Lionel Jospin de juin 1997 à juillet 2001. Son décret d'attribution lui confiait trois domaines intéressant la commission : la qualité de l'air et la lutte contre l'effet de serre ; la sûreté nucléaire (y compris le transport de matières radioactives), partagée avec le ministre de l'économie et de l'industrie ; l'utilisation rationnelle des ressources énergétiques et le développement des renouvelables, auxquels elle était « associée ». La production et la politique énergétiques proprement dites relevaient du ministère de l'industrie (Christian Pierret). Elle précise n'avoir plus de responsabilité politique nationale depuis 2011 et ne s'exprimer désormais que comme citoyenne. L'audition fait suite à celle de Lionel Jospin la semaine précédente.
La substance
Voynet conteste d'emblée la prémisse de la commission. Pour elle, la souveraineté énergétique n'est pas en jeu — « aucun État étranger, aucune institution multilatérale ne nous impose nos propres choix » — et l'indépendance énergétique « n'existe pas et n'a jamais existé » : c'est un « mantra ». Le vrai problème, occulté, est « notre dépendance pathologique aux combustibles fossiles » (70 % du mix, dont 60 % de pétrole), alors que le nucléaire « ne représente que 17 % de notre problème ». Elle dénonce la confusion entre énergie et électricité.
Sur le plan historique, elle attaque le plan Messmer (1973-74), décidé « au doigt mouillé », qui a endetté EDF, instauré un prix régulé politique encourageant le gaspillage et omis de provisionner l'aval du cycle : « La rente du nucléaire a été dilapidée par des tarifs ridiculement bas. » Les coûts du démantèlement et des déchets sont sous-évalués (provisions françaises égales au tiers des allemandes selon la Cour des comptes ; grand carénage à 50 Md€ pour EDF, 100 Md€ pour la Cour). Elle pointe une « fuite en avant » : la France est « le seul pays au monde à avoir fait le choix de réacteurs de plus en plus puissants », d'où la corrosion sous contrainte, défaut générique. Elle cite Iter passé « de 5 à 44 milliards » et la formule « dans le nucléaire, on rajoute en général deux zéros ». Sur Superphénix, elle assume : « je n'ai pas décidé de fermer Superphénix, mais je reconnais avoir inspiré, souhaité et soutenu ce choix », justifié par les pannes, le coût, l'ambiguïté stratégique (surgénérateur ou sous-générateur ?) et l'absence de maîtrise du risque sodium (« Rien, on ne sait pas faire »). Elle prône une sortie progressive non substitutive : « jamais de remplacer, kilowattheure par kilowattheure, du nucléaire centralisé par une autre énergie centralisée », au profit de la sobriété, l'efficacité et la diversification décentralisée.
Les enjeux et confrontations
L'audition est tendue. Le président Schellenberger, élu de Fessenheim et président de la CLIS, recadre plusieurs fois Voynet quand elle dérive vers des considérations de société (« on a largement dévié »), et cherche à établir que les positions écologistes visaient « à empêcher de façon globale le cycle nucléaire » — ce qu'elle nie. Un quiproquo sur le temps de la question (« maintenant » vs « en 1997 ») révèle la défiance réciproque.
Le rapporteur Antoine Armand mène un interrogatoire serré sur l'influence réelle de Voynet, citant Laponche (« assez faibles ») et Jospin (« très faible, voire nulle ») ; elle réplique avec ironie : « Cela ne devait pas beaucoup gêner Lionel Jospin puisqu'il considérait que j'avais une influence très faible. » Il la fait confirmer deux fois l'anecdote du sodium et la menace de démission sur l'EPR, qu'elle requalifie : « Vous prendrez votre décision mais ce sera sans moi », « non de la menace ou du chantage ». Armand recadre aussi : « je suis ici en qualité de rapporteur (...) et non de représentant d'une majorité. »
Le député Tanguy (RN) déploie un réquisitoire pronucléaire chiffré (fossiles de 65 à 10 % du mix électrique en douze ans ; Energiewende à 500 Md€ pour un CO2 cinq à six fois supérieur ; intensité matière des renouvelables) et relève une contradiction : rente nucléaire affirmée mais rentabilité contestée. Voynet concède une formulation « maladroite » et répond que l'on ne peut parler d'échec des renouvelables faute d'investissement, rappelant qu'« en Europe les renouvelables sont passées en tête du mix » et que « tous les pays européens respectent leurs engagements (...) sauf la France ». La députée Laernoes (Écolo-NUPES) lui offre une tribune sur le lobby et le pantouflage (« le monde du nucléaire est un tout petit monde, très endogamique »), évoquant ses propres menaces et la nomination de Maud Bregeon.
Ce que l'audition apporte
Elle livre un contre-récit assumé face à une commission perçue comme pronucléaire : déplacement du débat vers les fossiles, critique économique du modèle (rente dilapidée, coûts d'aval impayés, démantèlements jamais achevés — Brennilis, Saint-Laurent, Chooz). Elle documente le fonctionnement de la « gauche plurielle » (méthode Jospin : « liberté de parole avant toute décision, puis arbitrage qui s'impose à tous »), des défauts d'information de la ministre coresponsable de la sûreté (Blayais, fissures de 1998-99), et la genèse de l'ASN/IRSN. Elle réfute enfin l'accusation de « sabotage » de la filière fondée sur un montage Arte tronqué — la réunion visée portait sur le mécanisme de développement propre, non la taxonomie — lui ayant valu des menaces de mort. Sa mise en garde prospective sur l'arbitrage sûreté/production lié à l'allongement de la durée de vie des réacteurs constitue un éclairage notable pour la commission.