Qui est auditionné
Hervé Machenaud, membre de l'Académie des technologies, est entendu comme ancien directeur exécutif d'EDF chargé de la production et de l'ingénierie (2010-2015) et ancien directeur de la branche Asie-Pacifique. Acteur du nucléaire « depuis le début des années 1980 », il a travaillé au centre national d'ingénierie nucléaire (CNIN) lors du design de l'EPR, dirigé les projets asiatiques d'EDF, puis exercé sous l'autorité d'Henri Proglio. Il prête serment devant le président Schellenberger ; le rapporteur Antoine Armand mène l'essentiel des questions.
La substance
Sa thèse centrale : « La France a connu l'indépendance énergétique dans le domaine de l'électricité jusqu'en 2000 », perdue depuis pour trois raisons.
- La perte de maîtrise industrielle, née du désalignement de la filière nucléaire. Il oppose le modèle EDF — l'exploitant est « également concepteur et constructeur », « un architecte qui anime 1 500 fournisseurs » (Framatome, Alstom) — au modèle clé en main des constructeurs étrangers, « un modèle d'échec ». Argument chiffré : le parc français a coûté « deux fois moins cher que le parc nucléaire allemand » et « trois fois moins cher que le parc japonais et le parc anglais », et « tous les accidents […] ont eu lieu chez des exploitants qui avaient reçu des centrales clé en main ». L'EPR est pour lui un désastre imposé politiquement (Kohl à Mitterrand), devenu un réacteur « dont les solutions et équipements sont presque uniquement de facture allemande, y compris le contrôle commande », alors que la filiale nucléaire de Siemens « était en faillite ». La joint-venture NPI a fait basculer Framatome vers le clé en main, et les « trente-quatre projets » ont « contribué à la faillite d'Areva ». À Flamanville, les déboires viennent du soudage et de la métallurgie (couvercle, fond de cuve), absents à Taishan où la Chine construisait « dix réacteurs par an ».
- La politisation de l'industrie et l'écologie antinucléaire « qui a investi l'appareil d'État ». Il juge « miraculeux d'avoir réussi à maintenir un parc nucléaire » dans un contexte « qui se détériore depuis quarante ans », mais se dit, « contrairement à d'autres, extrêmement positif sur le rôle » de l'ASN.
- La soumission à l'Allemagne et à la Commission européenne, « son outil » : « toutes les décisions […] sont prises pour ne pas déplaire à Bruxelles » ; « l'Allemagne préfère produire du CO2 qu'utiliser le nucléaire ». Il avance, citant Pierre Manent et Habermas, que « l'Allemagne garantit la dette de la France ».
Positions tranchées : « les énergies renouvelables sont inutiles tant qu'on a un parc décarboné » car elles s'y substituent (« quand le vent souffle, les centrales sont arrêtées ») ; « la construction de renouvelable est totalement absurde en France ». Exemple daté : le 8 décembre 2022, EDF achète l'électricité allemande au charbon « à 580 euros le mégawattheure ». Il dénonce un « biais mental » : « nous avons besoin de gigawatts de capacité […] et non de térawattheures ». Sur le prix, la production réelle est de « 70 euros le mégawattheure » contre « 230 ou 280 » payés via le bouclier, dont le coût (« une centaine de milliards ») « pourrait couvrir le grand carénage ainsi que la construction d'une dizaine d'EPR. Où est cet argent ? ». Le grand carénage (1 000 €/kW, un cinquième d'un réacteur neuf) est « l'investissement le plus rentable qu'on puisse imaginer », et limiter le parc à cinquante ans « un gâchis colossal ». Quatre recommandations : prolonger et construire (100 GW de nucléaire en 2050), supprimer l'ARENH (qui « tombe » avec les TRVE), supprimer les subventions aux renouvelables, et réintégrer EDF en service public.
Les enjeux et confrontations
Le président cadre l'audition sur l'international, où Machenaud valorise le métier d'industriel exercé sans investir en Asie (TRI « supérieur à 17 % » au Shandong, barrage de Nam Theun au Laos), tout en jugeant « beaucoup plus discutable » l'aventure américaine et « assez illusoire » la vente d'EPR à l'export tant qu'« on n'a pas encore réussi à le faire fonctionner ».
La confrontation vient du rapporteur Armand sur la perte de compétences et le partage des responsabilités. Armand lui oppose une tribune de 2012 (Annales des Mines) où Machenaud « vantait une filière en ordre de bataille ». Machenaud concède : « j'ai réalisé que nous étions tombés encore plus bas que je ne le pensais » avec « des problèmes de fabrication absolument inimaginables ». Pressé de dire si EDF est responsable, il esquive d'abord en plaçant la faute sur l'arrêt des constructions (Civaux, 1998) et l'« atmosphère » politique, refuse la reformulation d'Armand (« Non, tel n'est pas mon propos »), invoque la loyauté « sans faille » d'EDF, avant la concession finale : « l'entreprise porte peut-être la responsabilité de ne pas être entrée en résistance ». Il délimite aussi sa responsabilité personnelle (« j'étais en Chine », « le grand carénage avait été décidé »).
Apport au dossier de la commission
L'audition apporte un éclairage industriel de l'intérieur sur la genèse franco-allemande de l'EPR et le rôle d'Areva/Framatome dans l'effondrement de la filière, désignant des responsabilités politiques (injonction franco-allemande, fermetures, dérégulation) plus qu'organisationnelles. Elle nourrit le diagnostic « politique vs industrie » de la commission tout en assumant des positions très clivantes (renouvelables « absurdes », dette garantie par l'Allemagne) et un alignement pronucléaire (scénario à 80 %, critique des hypothèses TWh de RTE). Le président conclut qu'elle « apporte un nouvel éclairage ».