La part du citoyen

9 février 2023 · audition t318

Audition de M. Eric Besson, ancien Ministre chargé de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique (2010-2012) (9 février 2023)

M. Eric BessonEric Besson

Qui est auditionné

Eric Besson a été ministre chargé de l'Industrie, de l'Énergie et de l'Économie numérique du 14 novembre 2010 à 2012, en charge de la politique énergétique par délégation du ministre de l'économie, sous les présidences Sarkozy et le gouvernement Fillon. Il partageait avec Nathalie Kosciusko-Morizet les questions de sûreté nucléaire et d'énergies renouvelables. Son mandat couvre deux séquences décisives entendues par la commission : l'accident de Fukushima (mars 2011) et la deuxième lecture de la loi NOME (décembre 2010), dont il a signé l'arrêté ARENH à 42 euros le mégawattheure.

La substance

Sa thèse centrale est que le déclin du nucléaire français ne tient pas à un défaut technique ou institutionnel, mais à la rupture du consensus politique transpartisan né du plan Messmer (1974) : « rien n'est pire que le stop and go, les atermoiements, les virages à cent quatre-vingts degrés ». En 2010, la France était selon lui une référence mondiale (58 réacteurs, disponibilité supérieure à 80 %, EPR, ITER, programme Astrid financé à 600 millions via le grand emprunt). Aujourd'hui, il exprime « le sentiment d'un très grand gâchis » : la France est devancée par la Chine, la Russie, les États-Unis et la Corée du Sud.

Il revendique trois réalisations : avoir installé EDF comme chef de file via un comité stratégique de filière (2011) après les tensions Proglio/Lauvergeon et l'échec d'Abu Dhabi ; avoir créé le COMES sur les métaux stratégiques ; avoir commandé le rapport Énergies 2050 (Percebois, Mandil) pour contrer l'accord Verts-PS. Il impute le décrochage aux décisions postérieures : sortie allemande du nucléaire (« irrationnelle et, j'ose le mot, cynique »), offensive du commissaire Oettinger qu'il dit avoir combattue (Oettinger « prônait alors un achat accru de gaz russe, mais aussi [...] l'achat d'électrons issus de la centrale nucléaire de Kaliningrad »), loi TEPCV de 2015 et objectif des 50 %, fermeture de Fessenheim via le plafond de 63,2 GW (« stratagème pernicieux »), arrêt d'Astrid en 2018. Il plaide pour un « nouveau plan Messmer » et un socle pilotable « que l'on peut estimer à 70 % », essentiellement nucléaire, les renouvelables n'ayant qu'« un rôle d'appoint ».

Les enjeux et confrontations

Le morceau central est sa défense de l'ARENH, qu'il a préparée par écrit en relisant la loi : « Ma conviction personnelle est que l'ARENH n'est qu'un prétexte », un « bouc émissaire », « le dernier wagon d'un train » dont la locomotive est la libéralisation. Il retourne la responsabilité vers ses successeurs : la loi permettait de réviser le prix chaque année et de suspendre le dispositif en cas de circonstances exceptionnelles — « Pourquoi le prix de l'ARENH est-il en 2023 au même niveau que celui de 2011 alors qu'il devait être revu chaque année ? » — et conclut qu'« il est trop facile et vain de mettre sur le dos de Bruxelles nos propres carences ». Le président Schellenberger et le rapporteur Armand le poussent sur la construction du prix (42 euros, arbitré par l'Élysée) et la divergence services/EDF sur les coûts complets ; Besson botte en touche en assumant l'héritage Borloo.

Un aveu rétrospectif notable, en réponse à Armand sur les alertes Gadonneix : « Collectivement, nous avons probablement trop prélevé de dividendes à l'époque où EDF était particulièrement performante [...] la maintenance prévisionnelle n'a pas été suffisante, mais sur le moment, cela n'était pas perçu comme tel. »

La confrontation la plus vive oppose Besson à la députée Julie Laernoes (Ecolo-NUPES). Sur sa critique des renouvelables, il l'interpelle : « êtes-vous de sensibilité verte ou écologiste ? », ce qu'elle qualifie de « procédé employé pour décrédibiliser » et qui vaut un rappel à l'ordre du président. Laernoes pointe que la dépendance porte aussi sur la matière (uranium, contrats Rosatom, transferts Areva-Chine), là où « le vent ou le soleil » ne s'importent pas ; Besson répond par la diversification et la promesse d'une « indépendance totale [...] grâce à l'uranium appauvri, dans un horizon de vingt à trente ans » via la 4e génération. Sur le départ du plateau de M6 en 2011, il invoque un Eurostar et un reportage qu'il n'avait pu visionner. Sur les dérives de Flamanville et le rapport de la Cour des comptes (manque de vigilance des tutelles, perte de compétences), il esquive par l'argument de l'époque (« Dix ans après, tout le monde a toujours raison ») et de la tête de série (« Combien de fusées n'ont pas fonctionné... »), renvoyant aux « experts » la qualité des bétons.

Ce que l'audition apporte

Elle livre un récit de continuité gaulliste assumé qui inverse la grille de lecture de la commission : pour Besson, la cause du déclin est politique (rupture du consensus, autodénigrement — « Nous avons des atouts, que nous nous acharnons à éroder »), non l'ouverture du marché ni l'ARENH. Elle pointe des responsabilités précises : l'Allemagne et Merkel, le commissaire Oettinger pour une orientation pro-russe, les gouvernements post-2012 pour n'avoir ni révisé le prix de l'ARENH ni pris les décrets de capacité prévus, la loi de 2015 pour son objectif « de pure façade ». Le contre-feu argumenté sur la loi NOME, et l'aveu sur les dividendes d'EDF, sont les apports les plus utiles au dossier. En clôture, Schellenberger relève la convergence du rapport Énergies 2050 (ne pas fixer d'objectif de part du nucléaire, développer la 4e génération, prolonger les centrales) avec les orientations de la commission elle-même.