La part du citoyen

16 février 2023 · audition t321

Audition de M. Jean-Christophe Niel, Directeur général de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), et de Mme Karine Herviou, Directrice générale adjointe en charge de la sûreté nucléaire (16 février 2023)

M. Jean-Christophe NielJean-Christophe NielKHKarine Herviou

Qui est auditionné

Jean-Christophe Niel, directeur général de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) depuis 2016 (reconduit en 2021), est entendu avec Karine Herviou, directrice générale adjointe en charge de la sûreté nucléaire. Niel revendique une trajectoire entière dans le contrôle du nucléaire depuis 1991 (DSIN, IPSN, ASN, IRSN). L'IRSN est « l'expert public du risque radiologique et nucléaire » : 1 800 salariés, budget de 275 millions d'euros, 40 % consacrés à la recherche, environ un quart de l'activité dédié à l'ASN, l'autorité décisionnaire. Le modèle, vieux de vingt ans, repose sur la séparation entre l'expertise (IRSN) et la décision (ASN).

L'audition intervient « après la récente annonce surprise d'une réforme » (mots du président Schellenberger) : le projet gouvernemental de rapprochement IRSN-ASN, qui placerait l'expertise sous tutelle de l'autorité indépendante. C'est le fil rouge politique de tout l'échange.

La substance

Sur la réforme, Niel adopte une posture de loyauté contrainte : il « s'inscrit dans cette logique » gouvernementale tout en plaidant que rien ne la motive — « L'IRSN remplit ses missions, ainsi que l'ont constaté la Cour des comptes, le président de l'ASN et le HCERES. Ce projet de réforme n'est donc pas lié à une quelconque critique. » Il pose trois conditions impératives : préserver les compétences, maintenir « une distinction nette entre l'expertise et la décision » (principe « résultat d'une longue histoire qui commence avec Tchernobyl » et les crises sanitaires — vache folle, sang contaminé), et pérenniser le lien expertise-recherche.

Thèse centrale de sûreté, portée surtout par Herviou : la montée en sûreté par empilement de scénarios atteint un plafond. « On arrive aux limites du système » ; « il faut faire très attention à ne pas aller trop loin dans les demandes d'amélioration, car on pourrait finalement perdre en sûreté en raison d'une complexification trop importante ». D'où une bascule assumée vers la résilience et la capacité d'adaptation, les crises (Fukushima, covid, Ukraine) montrant que la réalité « sera toujours moins inventive[...] » que les scénarios.

Constats marquants : sur l'EPR, Niel l'explique par la complexification (récupérateur de corium), des choix franco-allemands (soupape du pressuriseur mal maîtrisée), un statut prolongé de « réacteur papier » et une « perte d'habitude, le dernier réacteur ayant été mis en service en 1998 ». Sur la corrosion sous contrainte (détectée fin 2021 à Civaux, puis Penly, arrêt des quatre N4), aveu rare d'Herviou : « phénomène que l'on considérait exclu ou presque. L'évènement récent montre que l'on a mal évalué ce risque » — sans lien avec le suivi de charge, point confirmé à la demande du rapporteur.

Chiffres : écart de rémunération de 30 % avec l'industrie, « la moitié des candidats renoncent » après annonce des grilles publiques ; 2 000 ans d'expérience cumulée du parc (force, mais vulnérabilité générique) ; alerte sur le cycle : « les piscines de La Hague seront remplies avant la mise en service de la piscine d'entreposage centralisé, annoncée pour 2034 », aggravée par les déboires de Melox (« démoxage » des réacteurs).

Les enjeux et confrontations

L'audition est moins un affrontement qu'un exercice d'équilibriste de Niel, sommé de se prononcer sur une réforme qui démantèle son institut sans pouvoir la critiquer ouvertement. Le rapporteur Antoine Armand le pousse à deux reprises à dire s'il voit « un gain potentiel » au rattachement à une AAI ou « une quelconque inquiétude » : Niel esquive le gain, recentre sur l'indépendance de jugement et martèle « la contribution de l'IRSN n'est pas critiquée ». Armand relaie aussi deux critiques externes : l'endogamie de l'expertise (Pompili) — Niel reconnaît un système « très centralisé[...] peu d'acteurs » et que « les universités françaises travaillent très peu sur ces sujets » — et la « concurrence médiatique » IRSN-ASN dénoncée par Bréchet, que Niel réfute frontalement : « Je conteste cette idée de concurrence médiatique. »

La députée Natalia Pouzyreff (RE) infléchit le débat en faveur de la réforme, relayant l'argument d'EDF d'« un pilotage des ressources[...] par une seule entité ». Herviou répond que l'imbrication ASN-IRSN est déjà « opérationnelle et rodée », désamorçant l'idée que la fusion serait nécessaire.

Ce que l'audition apporte

Elle documente, depuis l'expert public, les causes profondes du fiasco EPR et de l'indisponibilité du parc en 2022 (corrosion mal anticipée), avec un aveu d'erreur d'évaluation rare de la part d'une autorité. Elle introduit une thèse forte et contre-intuitive — plus de sûreté demandée peut nuire à la sûreté réelle — appelant à stabiliser les référentiels (5e réexamen 900 MW). Elle pointe deux responsabilités systémiques : la fragilité de l'expertise publique (rémunération, perte de compétences, risque de fuite aggravé par l'incertitude de la réforme) et un goulet d'étranglement imminent du cycle du combustible à La Hague. Enfin, elle verse au dossier de la commission une mise en garde implicite : réformer le contrôle de la sûreté au moment même de la relance et des grands chantiers fait courir un risque sur les compétences, « auquel je serai très attentif ».