Qui est auditionné
Nicolas Hulot, ministre d'État de la transition écologique et solidaire de mai 2017 à août 2018, est entendu sous serment par la commission d'enquête, accompagné de Michèle Pappalardo, sa directrice de cabinet (et celle de son successeur), ancienne présidente de l'Ademe (2003-2008) et membre de l'Académie des technologies. L'audition couvre les dix-huit mois de leur passage au ministère : sortie du charbon, fermeture de réacteurs, objectif de 50 % de nucléaire, place des renouvelables. Le président Raphaël Schellenberger mène la première moitié, le rapporteur Antoine Armand la seconde, plus offensive.
La substance
Thèse centrale de Hulot : il a hérité d'objectifs légaux intenables (plafond de 63,2 GW de nucléaire issu de la loi de 2015, objectif de 50 % en 2025, sortie immédiate du charbon promise en campagne) sans les moyens, la planification ni les données fiables pour les tenir. Faute de quoi, appliquer la loi aurait imposé "des mesures d'une grande brutalité sociale" et des risques d'approvisionnement. D'où le choix de repousser les échéances sans abandonner les objectifs : "j'ai été obligé de prendre une décision, difficile pour moi, mais rationnelle".
Ses positions clés : priorité à la sobriété, "clé de voûte de toute réussite" ; accélération des renouvelables où la France accuse un grand retard (il cite le Danemark à 75 %, l'Allemagne à 50 %, l'Espagne à 47 %) ; gaz comme énergie de transition et hausse des capacités de stockage, dont il se "félicite" pour l'hiver 2022-2023. Sur le nucléaire, il se dit "prudent et réservé" sans être dogmatique : la question des déchets est "philosophique" (procuration donnée aux générations futures), les coûts de démantèlement et de traitement sont des "coûts masqués, parce qu'ils sont encore inconnus" (il cite Brennilis, 850 millions d'euros et toujours inachevé), et le kWh éolien a baissé de 72 % et le solaire de 90 % en douze ans, contre un nucléaire renchérissant. Pappalardo confirme l'irréalisme des cibles héritées (50 % en 2025, 23 % de renouvelables en 2020), reportées à 2035, et l'avis de RTE recommandant de ne pas fermer le charbon tout de suite pour des raisons de sécurité.
Les enjeux et confrontations
Le titre même de la commission est contesté d'entrée : Hulot préfère le mot "vulnérabilité" à "indépendance" ou "souveraineté", la France n'ayant "jamais connu" la souveraineté énergétique (dépendance au gaz russe, au pétrole du Moyen-Orient, à l'uranium du Kazakhstan, aux terres rares pour les renouvelables).
La confrontation principale vient du rapporteur Armand, qui pointe une contradiction : Hulot, incapable de "démontrer que la France pourrait se passer du nucléaire", saluait pourtant en mars 2018 un "mouvement irréversible" et dénonçait en août 2018 la "folie inutile économiquement et techniquement, dans laquelle on s'entête". Hulot requalifie l'irréversibilité : ce qui était irréversible, c'était "le rééquilibrage du mix énergétique en faveur des énergies renouvelables", et l'objectif de 50 % n'était qu'un "point de passage". Armand presse aussi sur l'abandon du projet Astrid (fermeture du cycle des déchets) malgré les alertes de Bréchet : Hulot, qui dit n'avoir pas été décideur, le juge non prioritaire (aucune application industrielle avant 2050) et soutient la réorientation du budget CEA vers le réacteur Jules Horowitz, "le bon choix" face à la corrosion.
Plusieurs esquives factuelles : sur l'état du démantèlement de Chooz A, les deux répondent n'en avoir "aucun souvenir" ; sur le rapport classé secret défense de d'Escatha-Collet-Billon (qui préconisait au moins six EPR), Pappalardo dit qu'il a déçu leur attente RH et n'a "pas été exploité". Le président rectifie deux affirmations de Hulot : Fessenheim n'était pas touchée par la corrosion sous contrainte, et Brennilis (réacteur de recherche) n'est pas comparable au parc.
Un droit de réponse est accordé à Pappalardo, nommément accusée par Ségolène Royal d'avoir "détricoté" la loi de transition énergétique : elle répond avec ironie ("les directrices de cabinet n'ont pas le pouvoir de détricoter les lois !") et tous deux affirment au contraire avoir sauvé les TEPCV (350 millions manquants sur 750).
Ce que l'audition apporte
Hulot dédouane le gouvernement de l'accusation d'une sortie programmée du nucléaire : "La sortie du nucléaire n'a jamais été actée au plus haut niveau de l'État. Personne ne m'a jamais dit qu'aucun nouvel EPR ne serait construit." Il déplace la responsabilité du déraillement du calendrier vers le fiasco industriel de Flamanville ("un cas d'école") et vers une cause structurelle, le défaut de planification française : des objectifs fixés sans moyens, méthode ni feuille de route. L'audition documente ainsi le manque chronique d'informations fiables pour décider, le poids prééminent de la sécurité d'approvisionnement dans les arbitrages, et fournit à la commission un contre-récit sur le coût et l'acceptabilité, étayé par les sondages Ademe (75 % de Français favorables à l'éolien, 85 % au photovoltaïque) que Pappalardo oppose à l'image d'un éolien impopulaire.