La part du citoyen

28 février 2023 · audition t323

Audition de M. Luc Rémont, Président-directeur général d’EDF (28 février 2023)

M. Luc RémontLuc Rémont

Qui est auditionné et à quel titre

Luc Rémont est entendu le 28 février 2023 comme président-directeur général d'EDF, fonction qu'il occupe depuis trois mois seulement (nommé fin novembre 2022). Cette audition clôt le « tour d'horizon » des grands groupes énergétiques (après Pouyanné pour TotalEnergies et MacGrégor pour Engie) et complète celle de deux de ses collaborateurs, MM. Bensasson et Lewandowski. Le président Schellenberger situe d'emblée l'échange « entre le constat et les propositions ». Rémont annonce qu'il parlera « davantage de l'avenir que du passé, sur lequel vous avez auditionné mes prédécesseurs » — posture qui structurera toute l'audition.

La substance

La thèse centrale de Rémont est économique : il faut refonder le modèle d'EDF sur le nucléaire. Il qualifie l'ARENH de « dispositif à bout de souffle » et soutient que le prix administratif de 42 euros/MWh « ne sont pas un coût de production, mais une décision administrative ». Sur une décennie, ce cadre n'a « pas permis de faire émerger des investissements concurrents » et a « affaibli les finances d'EDF ». Son renversement doctrinal est explicite : « le nucléaire ne doit plus payer pour l'ensemble de la collectivité, car il doit maintenant être en mesure d'investir pour son propre avenir ». Il demande donc qu'EDF puisse facturer « au-dessus de 42 euros » et former librement ses prix « comme n'importe quel industriel ».

Les chiffres marquants : crise 2022 décrite comme « la plus grande crise énergétique depuis 1973 et la plus grande crise opérationnelle depuis sa création », production nucléaire tombée à 279 TWh sous l'effet de la corrosion sous contrainte, EBITDA à -5 milliards (contre +18 en 2021), résultat net courant à -12,7 milliards, endettement porté à 64,5 milliards. Il chiffre les six premiers EPR2 (10 GW) à « 51 milliards d'euros, comme s'ils étaient construits à date », évoque un recours indemnitaire d'EDF de 8,6 milliards lié au relèvement du plafond ARENH, un besoin de 10 000 à 15 000 embauches par an, et un potentiel STEP de 2 GW. Il défend la contractualisation de long terme, preuve à l'appui : des contrats renouvelables signés « pour environ 90 euros du mégawattheure » quand « les prix forward étaient de l'ordre de 300 euros ». Il précise que la part énergie du tarif régulé s'établit déjà à 135 euros.

Les enjeux et confrontations

Le président Schellenberger oriente d'entrée le débat en affirmant que les règles européennes « ont systématiquement visé à fragiliser en partie votre entreprise ». Rémont refuse d'endosser ce procès : « Ma prise de poste est trop récente pour exprimer une quelconque qualification », et rappelle que la France a adopté ces règles « y compris la France », tout en notant que sans un marché européen « aussi fluide cet hiver, la France aurait rencontré davantage de difficultés ». L'esquive est récurrente : sur la capacité installée du renouvelable il répond « Je l'ignore » ; sur le nouveau coût de production il refuse tout chiffre, jugeant qu'« il est trop tôt ».

Le rapporteur Armand le presse sur les causes de l'affaiblissement (ARENH, signaux politiques, international, « relations avec une autre entreprise bien connue » — Engie). Rémont botte vers l'interne (disponibilité du parc, tenue des budgets et délais) et la « prise de conscience collective », sans désigner de responsable. Le point le plus tendu vient d'Alexandre Loubet (RN), qui l'attaque sur son rôle de banquier à Bank of America Merrill Lynch lors de la vente d'Alstom Énergie à General Electric en 2014 et lui demande s'il a été rémunéré. Rémont ne répond pas sur la rémunération mais justifie longuement l'opération (défaut générique des turbines GT24/GT26, effondrement du marché des turbines, GE « partenaire historique de la France ») et confirme avoir « été sollicité par Alstom pour [...] contacter General Electric ».

Sur la dépendance russe, sa réponse est nuancée et potentiellement sensible : « Nous ne sommes pas dépendants de la Russie », mais il confirme « un accord relativement ancien avec TENEX, une filiale de Rosatom [...] la seule au monde à disposer d'une technologie de retraitement », non visé par les sanctions. Sébastien Jumel (GDR-NUPES) pousse vers le financement public et la défense du statut IEG ; Rémont recadre (« Je n'affirme pas nécessairement qu'il faut des financements publics ») et relativise le statut IEG, « marginal » pour les milliers d'intervenants relevant d'autres conventions.

Ce que l'audition apporte

Elle livre à la commission le chiffrage de référence du nouveau nucléaire (51 milliards pour six EPR2), un bilan financier chiffré de l'annus horribilis 2022, et surtout l'annonce assumée par le PDG d'un changement de paradigme tarifaire : fin de l'ARENH à 42 euros, hausse des prix et contractualisation de long terme. L'éclairage propre tient à cette démolition du « mythe des 42 euros » (réels 135 euros) et à la preuve concrète (90 vs 300 euros) que la contractualisation décorrèle le prix de la volatilité du gaz. Sur les responsabilités passées, Rémont esquive systématiquement, renvoyant à ses prédécesseurs et à une responsabilité collective ; sur Flamanville et la sous-traitance, il reformule le problème (« On arrive à la notion de sous-traitance quand la filière n'a pas été organisée ») et reconnaît implicitement le décalage avec la performance des anciens, « 58 réacteurs en vingt ans ».