La part du citoyen

1 mars 2023 · audition t324

Audition de M. Arnaud Montebourg, ancien Ministre du Redressement productif (2012-2014) (1er mars 2023)

M. Arnaud MontebourgArnaud Montebourg

Qui et a quel titre

Arnaud Montebourg est entendu comme ancien ministre du Redressement productif (2012-2014), devenu en avril 2014 ministre de l'Economie, de l'Industrie et du Numerique. A ce titre, il exercait la tutelle de l'Etat actionnaire sur EDF et Areva (via l'Agence des participations de l'Etat), la co-tutelle du CEA et siegeait au Conseil de politique nucleaire, mais la politique energetique proprement dite relevait du ministere de l'Ecologie. Membre du bureau national du PS en 2011, il fut temoin direct des arbitrages internes du debut du quinquennat Hollande. Il prete serment et apporte une importante documentation interne (notes, courriers au Premier ministre et au President).

La substance

Sa these centrale : la France a affaibli elle-meme son independance energetique, et le nucleaire en particulier. Il livre trois constats. Premier constat, la dependance aux fossiles s'est aggravee, faute de politiques d'economie d'energie (parc de 11 millions de chaudieres fioul/gaz, renovation thermique en panne, "plan batterie" et vehicule "deux litres aux 100" abandonnes apres son depart). Deuxieme constat, les renouvelables ont echoue a remplacer le fossile : l'Allemagne a investi "500 milliards d'euros" et ouvert dix centrales charbon/gaz, la France 200 milliards sans fermer Cordemais ni Saint-Avold ; les renouvelables "ne sont pas pilotables" et sont jumeles au gaz. Troisieme constat, le plus important, l'affaiblissement volontaire de la filiere nucleaire.

Sur ce dernier point, il qualifie l'accord PS-EELV de 2011 (50 % de nucleaire en 2025, 24 reacteurs a fermer) d'"accord de coin de table" : "soixante circonscriptions avaient ete offertes au parti ecologiste", vote au bureau national par 33 voix contre 5, dont la sienne. Il juge la promesse "intenable" : impossible "sans fermer deux reacteurs par an" ; remplacer un reacteur suppose "800 eoliennes" et "quatre milliards d'euros". Fessenheim fut le seul "degat" non evite ("4 milliards perdus", "950 employes" au chomage). Il revendique trois combats gagnes ou menes : le grand carenage et la prolongation a 60 ans (amortissement sur 55 milliards), la defense d'Astrid, et l'arbitrage sur Alstom. Sur Alstom, il decrit un chantage americain (NSA, arrestation de Pierucci) et la deloyaute de Patrick Kron, qui aurait vendu "dans le dos du Gouvernement" : "le tarif de la trahison de la France est compris entre 10 et 15 millions d'euros". Il dit avoir arrache le decret du 14 mai 2014 sur les investissements strategiques et negocie nationalisation a 20 % + trois coentreprises, jamais appliquees apres son depart.

Pour l'avenir, il preconise un "bouquet ideal" nucleaire/hydraulique/eolien, le retour au monopole public d'EDF, la reintegration de RTE, la suppression de l'Arenh et la fin de la "bruxellose" : "Supprimons l'Arenh ! Croyez-vous que Mme von der Leyen enverra des huissiers de justice, ou bien encore l'armee ?"

Les enjeux et confrontations

L'audition oppose un temoignage "dissonant" au reste du corpus. Le rapporteur Antoine Armand teste la coherence de Montebourg : comment a-t-il pu denoncer un accord "electoraliste" tout en entrant "dans un gouvernement" engage a reduire le nucleaire ? Montebourg assume avoir mene le "combat a l'interieur" et estime avoir "plutot reussi". Armand le confronte surtout sur la consommation electrique : Montebourg affirme avoir juge le scenario de baisse de RTE "theorique et irrealiste", mais le rapporteur retorque que "vos anciens collegues" n'anticipaient pas la hausse et que sa "voix est dissonante" ; Montebourg reconnait n'avoir pas eu connaissance des travaux de la commission Energie 2050 de son predecesseur Besson. Sur l'Arenh, il admet que le sujet "ne se posait pas a l'epoque" et que la position de Besson (reviser par decret) "aurait du etre appliquee" plus tard. Le president Schellenberger l'oriente sur l'aversion de Bruxelles pour EDF. Une tension procedurale eclate quand Sebastien Jumel (GDR) juge le debat "frustrant" et reclame un partage plus interactif ; Armand le recadre ("le president preside et le rapporteur rapporte"). Clementine Autain (LFI, non membre) utilise l'audition comme tribune sur l'affaire Kearney et les transferts a la Chine ; le president la recentre sur le perimetre. Les deputes RN (Tanguy, Loubet) cherchent a faire endosser un programme souverainiste (predation americaine, monopole, gaz de schiste).

Ce que l'audition apporte

Un eclairage de premiere main sur la mecanique decisionnelle interne du gouvernement Hollande : l'origine electorale de la cible des 50 %, le report a 2030 puis le plafond de 63 GW, et l'hypocrisie consistant a demander a EDF de "designer les reacteurs a fermer". Elle pointe des responsabilites nommees (Kron et les dirigeants ayant cede les fleurons, l'appareil d'Etat defaillant en intelligence economique, son propre successeur n'ayant pas applique l'accord Alstom) et fournit a la commission des pistes actionnables (supprimer l'Arenh, garder les barrages, monopole public, recapitaliser les sous-traitants). Elle revele aussi des esquives et limites : sur les transferts a la Chine et les rapports IGF/DGSE, parti avant, il "ignore leur contenu" ; sur le gaz de schiste, il avoue avoir perdu l'arbitrage. Son temoignage reste, de son propre aveu, "brut de decoffrage" et partial, mais documente.