Qui est auditionné
Dominique Ristori a été directeur de la politique européenne de l'énergie (1996-1999) puis directeur général de l'Énergie auprès de la Commission européenne (2014-2019). Il a donc été l'un des principaux artisans, à Bruxelles, de la construction du marché intérieur de l'énergie tout au long de la période de libéralisation. Il est entendu sous serment par la commission d'enquête présidée par Raphaël Schellenberger, avec Antoine Armand comme rapporteur. D'emblée, le président cadre l'enjeu : les auditions ont laissé l'impression d'une « écoute privilégiée » offerte à certains États membres au détriment de la France, et d'une filière nucléaire « ignorée, voire mise de côté » par l'Europe.
La substance
Ristori défend une thèse centrale : le marché intérieur européen est une force, non une cause de la crise. Selon lui, « les prix irrationnels de l'électricité que nous avons constatés s'expliquent par les effets conjugués de la crise du gaz et de la partielle indisponibilité du parc nucléaire français, ce qui n'a aucun lien avec le marché intérieur ». Il décrit un « triple tsunami » (reprise post-Covid, guerre russo-ukrainienne avec 100 milliards de m³ de gaz perdus sur 155, indisponibilité de plus de la moitié du parc nucléaire pour corrosion sous contrainte) et insiste sur le caractère exceptionnel et temporaire de la crise.
Sa doctrine se résume à la formule : la neutralité carbone « ne sera[...] pas atteint[e] par soustraction, mais par addition » — il faut « additionner les énergies renouvelables et l'énergie nucléaire ». Chiffres avancés : la France a 43 % d'énergies fossiles contre 70 % en Europe ; deux tiers de la production électrique européenne sont déjà décarbonés, avec un objectif de 95 % en 2030 ; l'étude ACER 2022 chiffre à 34 milliards d'euros par an le bénéfice du marché pour le consommateur européen. Il rappelle les principes du marché (libre choix du fournisseur, accès non discriminatoire au réseau, séparation production/transport), les six interconnexions françaises, et plaide pour des contrats de long terme réservés aux énergies décarbonées afin de réduire la volatilité.
Les enjeux et confrontations
L'audition est tendue. Le rapporteur Armand presse Ristori d'expliquer l'intérêt du marché pour la France, qui était déjà compétitive et exportatrice à la fin des années 1990 : « je comprends le raisonnement du point de vue d'un autre Européen, mais pas d'un Français ». Face à la réponse de principe (« Le maillage est tellement profond que s'isoler [...] entraînerait des conséquences extrêmement négatives »), Armand refuse l'esquive : « Vous ne pouvez pas simplement nous indiquer qu'il serait risqué d'en sortir, car tout a bien été élaboré. » Le président Schellenberger conteste lui aussi la démonstration sur les prix (« soit je ne comprends pas ce que vous dites, soit je n'ai toujours pas compris les règles de marché ») et relève qu'un manque de seulement 3 % de production sur la plaque européenne a suffi à emballer les marchés.
L'affrontement le plus idéologique vient du député RN Jean-Philippe Tanguy. Il demande pourquoi un marché connu pour être irrationnel a été conçu « sans mesure pour prévenir cette irrationalité », rappelle la crise gazière de 2009 pour casser l'argument d'imprévisibilité, et oppose le concept libéral de monopole naturel (« l'électricité n'est pas un bien comme un autre »). Ristori assume le terrain idéologique : « Soit on se place dans une perspective d'économie libérale, soit on en conteste les principes, mais la situation relève d'un choix », et disqualifie le contre-modèle britannique. Tanguy l'interpelle « sous serment » sur la discordance entre l'attitude affichée des acteurs français à Bruxelles et leur résistance documentée (retards, mises en demeure) ; Ristori maintient qu'il n'a perçu qu'un « dialogue extrêmement positif », y compris du PDG d'EDF de l'époque. Tanguy oppose enfin un calcul (six turbines à gaz = 3 milliards contre 7 milliards d'importations en 2022) et accuse l'UE d'avoir « démanteler ou affaiblir le modèle français » en négligeant le nucléaire en Pologne et la dépendance russe.
Apport au dossier
L'audition livre la défense argumentée d'un haut responsable bruxellois : elle dissocie le statut juridique de l'entreprise des règles de marché (« il est possible d'avoir une entreprise publique qui fonctionne dans un marché libéral et ouvert »), et précise que la seule exigence de Bruxelles sur EDF était « la séparation entre [...] production et [...] fourniture, et [...] transport ». Surtout, elle renvoie systématiquement au niveau national les arbitrages les plus sensibles : le mix énergétique (la Pologne « n'est entrée dans l'Union qu'en 2004 »), le modèle intégré d'EDF et les concessions hydroélectriques relèvent d'un « choix clair [...] au niveau national ». Ristori reconnaît néanmoins une dépendance industrielle critique (« il n'est [...] pas judicieux de rester dépendants de la Chine pour les panneaux photovoltaïques ») et concède implicitement le retard sur l'ambition initiale d'Euratom. Pour la commission, l'audition objective ainsi la ligne de partage entre responsabilités européennes (marché, interconnexions) et responsabilités nationales (mix, statut d'EDF), tout en exposant la solidité — et les angles morts — du récit défensif de Bruxelles sur la crise des prix.