Qui est auditionné et à quel titre
Élisabeth Borne est entendue le 2 mars 2023, sous serment, comme Première ministre en exercice mais surtout au titre de ses fonctions énergétiques antérieures : directrice de cabinet de Ségolène Royal (ministre de l'Écologie chargée de l'Énergie, 2014-2015), puis ministre de la Transition écologique et solidaire (2019-2020), après avoir été ministre des Transports. Le président Raphaël Schellenberger annonce qu'il s'agit de la dernière audition « dans son format habituel » de la commission, avant celle des deux anciens présidents de la République. Le périmètre couvre donc une décennie de décisions : loi de transition énergétique, plafonnement du nucléaire, Fessenheim, PPE 2019, rapport Folz, projet Hercule, Arenh.
La substance
Sa thèse centrale est que « la France contemporaine n'a jamais été souveraine en matière énergétique » : recadrage stratégique qui transforme le mandat de la commission (une souveraineté perdue) en un objectif à conquérir. La première dépendance, « la plus importante », ce sont les énergies fossiles, d'où l'ambition d'« être la première grande nation industrielle à sortir des énergies fossiles » via les trois piliers de Belfort : sobriété, nucléaire, renouvelables. Elle insiste : « La sobriété n'est pas la décroissance ». Chiffres avancés : -15 % de consommation de gaz, ~-10 % d'électricité, objectif -10 % en deux ans et -40 % d'ici 2050 ; six EPR2 (premier vers 2035), huit réacteurs à l'étude, 1 Md€ pour les SMR, 9 Md€ pour l'hydrogène, 50 parcs éoliens en mer d'ici 2050. Elle attribue la faible disponibilité du parc (remonté à 45 GW au plus fort de l'hiver) à quatre causes : sous-investissement des années 2000-2010, retards de maintenance au-delà de 40 ans et post-Fukushima, Covid, et corrosion sous contrainte (début 2022). Sur l'Arenh, elle défend une « très puissante protection des consommateurs » imparfaite, à réformer dans le cadre du marché européen (contrats de long terme, contrats pour différence), et veut « impérativement conserver l'intégrité du groupe EDF ».
Les enjeux et confrontations
Le président Schellenberger ouvre par une accusation frontale : Borne aurait, comme directrice de cabinet, « produit une liste de 24 réacteurs à fermer ». Elle réfute pied à pied : « J'ignore qui vous a dit que j'avais produit une liste de 24 réacteurs », renvoyant à l'accord PS-Verts de 2012 « sans lien avec mes fonctions ». Sur Fessenheim, elle reporte la responsabilité sur l'exploitant : « EDF n'a jamais voulu proposer d'autre choix ». Sur les scénarios RTE, elle concède « le manque de capacité prospective des administrations » et que la DGEC « n'a jamais contesté » ces scénarios — aveu que le rapporteur et surtout Jean-Philippe Tanguy (RN) retournent contre elle, l'accusant d'opposer RTE au Parlement « comme un argument d'autorité ». Le rapporteur Antoine Armand sonde la cohérence de lancer six EPR2 sans le retour d'expérience de Flamanville et l'absence de décision nucléaire dans la PPE 2019 ; Borne défend cette PPE comme « la première à résulter d'une démarche rationnelle et non d'un objectif politique ».
Plusieurs échanges tournent à l'affrontement ou à l'esquive. Face à Tanguy, elle refuse de juger l'Allemagne (« je me garderai de lancer des leçons à l'Allemagne ») et écarte un débat sur Nord Stream 2 (« je n'étais pas en responsabilité au moment où Engie a pu s'impliquer »). S'ensuit un long dialogue de sourds sur la fiscalité des fossiles, Tanguy lui reprochant de ne pas répondre à sa question. Face à Alexandre Loubet (RN), qui dénonce une sobriété masquant une « pénurie d'électricité », elle réplique que « les entreprises sont heureuses qu'on les accompagne ». Sur la réouverture de la centrale à charbon de Saint-Avold — opposée au discours de campagne anti-charbon — elle esquive : « J'étais ministre du travail, donc je ne suis pas en mesure de vous répondre ». Sur Astrid, elle justifie l'abandon par le « dérapage considérable de ses coûts » et refuse d'accélérer un prototype.
Ce que l'audition apporte
L'audition fournit la défense la plus complète et la plus haut placée de la ligne gouvernementale, articulant explicitement la continuité « sobriété + deux jambes » et la rupture méthodologique revendiquée de la PPE 2019. Elle pointe des responsabilités antérieures (sous-investissement 2000-2010, choix politiques PS-Verts et Hollande) tout en assumant peu de responsabilité personnelle directe sur les fermetures. Elle livre deux aveux notables : la « perte de compétences de la filière », jugée « étonnante » alors que les besoins du grand carénage étaient connus, et le fait que la France « a raté la marche du photovoltaïque » et de l'éolien terrestre. Elle reconnaît aussi qu'un EDF qui n'a pas produit s'est retrouvé « dans une forme de défaut » d'achat sur le marché. Au passif, plusieurs zones d'esquive (Saint-Avold, Nord Stream, financement précis du nouveau nucléaire et des renouvelables) que la commission ne parvient pas à percer.