La part du citoyen

16 mars 2023 · audition t328

Audition de M. Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République (16 mars 2023)

M. Nicolas SarkozyNicolas Sarkozy

Qui est auditionné et à quel titre

Nicolas Sarkozy est entendu comme ancien Président de la République (2007-2012), pour la dernière journée d'auditions de la commission d'enquête — première fois, sous la Ve République, qu'un ancien chef de l'État s'exprime devant une commission d'enquête (un échange exceptionnel, le Président n'étant pas responsable devant le Parlement). Le président Schellenberger rappelle qu'il fut aussi ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, et qu'à ce titre il a lancé l'EPR de Flamanville en 2004, présidé l'UE en 2008, conduit le Grenelle de l'environnement, la réforme du statut d'EDF-GDF, la loi Nome et l'Arenh. La commission a déjà entendu plusieurs de ses ministres (Borloo, Kosciusko-Morizet, Besson, Proglio).

La substance

Sa thèse centrale : « Le nucléaire est un sujet du Président de la République, non pas parce que le Président est ingénieur, mais parce qu'il doit remonter sur son bureau » — car il engage l'indépendance nationale sur des décennies. Il revendique une constance pronucléaire absolue, énumérant ses cinq raisons (absence d'énergies fossiles, objectifs climatiques, compétences accumulées sur 70 ans, faibles nuisances, électricité la moins chère) et renverse l'accusation de lobbying : « Le seul lobby qui existe, c'est le lobby antinucléaire, qui a bénéficié pendant des années de la bienveillance médiatique. » Il martèle la complémentarité (et non la substituabilité) du renouvelable : remplacer 24 réacteurs exigerait « 30 000 éoliennes, ce qui représente 115 milliards d'euros ».

Il impute la perte de souveraineté à un « choix idéologique » : l'accord PS-EELV de novembre 2011 (réduire le nucléaire de 74 % à 50 %, fermer La Hague et Marcoule) et la fermeture de Fessenheim, centrale sûre, profitable (400 M€/an), couvrant 70 % de l'électricité alsacienne. Il relativise Fukushima — « 12 000 [morts], en raison du raz-de-marée […] tuées par les radiations ? […] un seul malheureux » — et raille la fermeture de Fessenheim : « Que craignaient ceux qui voulaient fermer Fessenheim ? Un tsunami sur le Rhin ? »

Sur les dérives de l'EPR (3 Md€/2012 estimés en 2006, 8,5 Md€/2017 en 2012, 12-13 Md€ et 2024 in fine), il refuse un défaut de conception et invoque le durcissement post-Fukushima des normes, la perte de compétences (« Rien n'avait été construit depuis […] Civaux, seize ans auparavant »), comparant à l'obstétricien qui « perd la main », et des faiblesses de suivi d'EDF, renvoyant au rapport Folz.

Les enjeux et confrontations

L'audition est largement bienveillante : LFI boycotte la séance (« je n'en vois aucun ce matin »). Le rapporteur Antoine Armand mène l'échange le plus technique — rattachement de l'énergie au climat puis retour à l'industrie, chiffrage du dérapage de l'EPR, effets de la loi Nome sur EDF. Sarkozy assume tout, esquive le technique (« je n'ai pas d'explication technique ») et renvoie l'origine de la libéralisation à la gauche : « ces trente textes […] ont été adoptés en 2000 et en 2001. Qui était Premier ministre ? M. Jospin. »

Les confrontations frontales viennent du RN. À Alexandre Loubet qui dénonce le marché européen et le « dindon de la farce » face à l'Allemagne, Sarkozy répond sur un mode condescendant (« Prenez de l'épaisseur ! », « c'est un peu plus compliqué que de diriger Montretout ») et défend l'interdépendance comme acquis de paix : « C'est le marché qui a fait la paix. » Il esquive la question sur la Libye en la renvoyant au mandat de l'ONU. À Sébastien Jumel (GDR), qui salue la première partie pronucléaire mais attaque la dérégulation, il concède un demi-accord et pose sa doctrine : « L'État est stratégique, il n'est pas gestionnaire » ; « Jamais le marché n'aurait fait le nucléaire […]. Mais une fois le nucléaire installé, c'est bien l'État qui l'a détruit. » Marie-Noëlle Battistel (SOC) pointe le déséquilibre du propos (43 minutes sur 45 pour le nucléaire), défend l'objectif de 50 % et conteste le moratoire photovoltaïque de 2010, que Sarkozy justifie par la dépendance chinoise (« assez de ne faire travailler que les Chinois ») tout en reconnaissant, fait rare, sa « part de responsabilité dans la dénaturation du paysage » par l'offshore de Saint-Nazaire.

Ce que l'audition apporte au dossier

Le témoignage fournit un récit de premier rang sur la décision présidentielle en matière nucléaire et désigne nommément les responsabilités du recul : l'accord PS-EELV de 2011, la fermeture de Fessenheim, l'arrêt de Penly et de Superphénix. Il offre un diagnostic actionnable sur les causes des déboires de l'EPR (discontinuité industrielle, perte de compétences) et une position de fond opposée aux propositions de régulation entendues ailleurs : « Il faut simplement augmenter la production […], augmentez la capacité de production d'électricité nucléaire française, et vous ferez diminuer les prix. » Il découple sa loi Nome du déclin nucléaire et confie avoir envisagé d'ouvrir le capital d'EDF pour faire naître un « grand champion ». Ses limites : peu de contradiction subie, esquive technique sur l'EPR et l'Arenh, et un point sensible non tranché — son silence public assumé face à la sortie allemande du nucléaire décidée par Merkel.