Qui parle et à quel titre
La Caisse des dépôts (CDC) a demandé elle-même à être entendue par la commission. La délégation est conduite par Catherine Mayenobe, directrice générale déléguée, magistrate de la Cour des comptes détachée, également membre du conseil d'administration de La Poste et vice-présidente du conseil de surveillance de RTE — une casquette qui pèsera dans l'audition. Elle est entourée d'Arnaud Martin (directeur des risques opérationnels, vice-président du Cesin), Patrick Laurens-Frings (directeur de la transformation digitale et des SI, président de Numspot) et Philippe Blanchot (relations institutionnelles et européennes). L'angle est double : la CDC parle en grand acheteur/opérateur public qui se veut exemplaire, et en investisseur (via Bpifrance, Docaposte, Numspot) qui structure la filière.
La substance
Le diagnostic rejoint celui de la commission : 80 % des produits numériques consommés en France viennent de zones extra-européennes, avec une « perte de valeur économique estimée à près de 265 milliards d'euros par an pour l'Union européenne » (chiffre Cigref/Asterès). La CDC oppose sa propre trajectoire : la feuille de route d'Olivier Sichel mobilise 18 Md€ de fonds propres, dont 6 Md€ fléchés vers le numérique (cinq fois plus qu'auparavant). Elle revendique 54 % de solutions souveraines pour l'établissement public (contre 17 % de moyenne européenne), mais assume ses angles morts : 74 % de dépendance sur les infrastructures et une « dépendance totale vis-à-vis de l'éditeur Microsoft pour le cœur de la messagerie et des outils collaboratifs » (Laurens-Frings), le verrou étant la gestion des identités, « grand vecteur de lock-in ».
Les instruments avancés : l'indice de résilience numérique (IRN), outil destiné « non pas [aux] techniciens […] mais [aux] dirigeants et [aux] conseils d'administration », dont un axe stratégique et géopolitique « nouveau » intègre le kill switch, apparu « de manière concomitante avec les récentes échéances électorales américaines » ; une doctrine d'achat alignant financement et consommation (« Si nous finançons des entreprises comme Mistral AI ou Dataiku, nous devons essayer d'acquérir leurs solutions ») ; Numspot, positionné sur le PaaS souverain (100 % open source, multicloud, conteneur qualifié SecNumCloud sur Kubernetes), qui a apporté la réponse souveraine au Health Data Hub avec OVHcloud et Docaposte. L'accord-cadre IA du groupe (70 à 140 M€) a débouché sur 70 % de solutions souveraines, couplant solution et hébergement. Annonce phare, datée du jour même : « Je vais renoncer à déployer Copilot » pour déployer Mistral AI sur les 10 000 postes du groupe, surcoût assumé.
Les enjeux et confrontations
Le président Latombe mène le pressing. Il demande d'abord comment distinguer les « vrais » des « faux » de la souveraineté (Bleu/Orange-Capgemini, qui vendent aussi de l'AWS et du Salesforce) ; Laurens-Frings répond par le « rôle de place » (Cigref, CSF) et la « préférence européenne » assumée, sans trancher. Surtout, Latombe pose « l'éléphant dans la pièce » : Bpifrance, filiale de la CDC, a passé un partenariat avec AWS, et ses pépites (Alan, Doctolib, cette dernière sanctionnée par l'Autorité de la concurrence) s'adossent à des hébergeurs non souverains via des crédits cloud « qui réduit[sent] d'autant le financement apporté par Bpifrance ». C'est la contradiction structurelle du modèle. Mayenobe ne la nie pas mais la désamorce : « je ne sais pas s'il s'agit d'un éléphant », c'est « un des sujets qu'Olivier Sichel a bien l'intention de traiter », en reconnaissant « nous ne partons pas tous de la même ligne de départ ».
La rapporteure Chatelain creuse un autre front : pourquoi attendre un programme européen (« TechSprint EuroCommons ») pour migrer vers Linux/le libre alors que des options existent déjà ? Réponse : l'obstacle est l'intégration. En clôture, elle interroge l'investisseur sur le ROI de l'IA (étude MIT : 95 % des organisations sans retour), la bulle du hardware et la fuite des scale-up. Blanchot documente le plafond européen (« au-delà de 100 millions d'euros, une entreprise ne trouve pas sur les marchés européens de quoi financer sa croissance », cas Criteo). Mayenobe, en vice-présidente de RTE, lâche une donnée contre-intuitive : « seulement 26 % de la capacité installée des centres de données existants est actuellement utilisée », appelant à la prudence sur la ruée datacenters. Sur l'IA, elle relativise le battage : « la "bonne vieille" IA d'automatisation ou de prédiction est beaucoup plus génératrice de gains », freinée par la qualité des données (« sans données de qualité, pas d'IA de qualité »).
Ce que l'audition apporte au dossier
Un cas concret et chiffré qu'un grand acheteur public peut basculer vers le souverain (54 %, 70 % sur l'IA, renoncement à Copilot), assorti d'une doctrine reproductible (IRN, alignement financeur/consommateur). Elle éclaire les mécanismes d'inertie — « aucun directeur des systèmes d'information ne sera renvoyé pour avoir acheté Microsoft 365 » — et le besoin d'amorçage modeste (~100 M€) des communs open source. Mais elle pointe aussi, sous la pression du président, la contradiction interne de la sphère publique : la même institution qui prêche la cohérence finance, via Bpifrance, l'adossement de ses champions aux hyperscalers américains.