Carte politique des groupes — commission numérique (AN, 17e leg.)
Limite méthodologique, à poser d'emblée. Cette carte est reconstruite à partir des seules questions posées par les députés de groupe versées au corpus — au total une cinquantaine d'interventions, très inégalement réparties : ECOS 14, EPR 13, LFI-NFP 8, SOC 6, HOR 5, RN 4, DEM 2. L'essentiel du questionnement de la commission a en réalité été porté par la rapporteure (Delphine Chatelain, écologiste) et le président (Philippe Latombe, DEM), dont les prises de parole ès qualités ne figurent pas dans ces fiches de groupe. Conséquence directe : quatre « lignes de groupe » (ECOS = Bonnet, EPR = Bothorel, SOC = Saulignac, DEM = Latombe pour 2 questions) sont en fait des portraits d'un seul député, et le poids réel de la sensibilité écologiste dans les auditions est très sous-estimé par les 14 questions de Bonnet, puisque c'est Chatelain qui a mené le gros de l'interrogatoire. On lit donc ci-dessous des tendances de groupe, pas des doctrines consolidées, et un cliché biaisé par la fonction : les rôles de contrôle (rapporteure, président) écrasent statistiquement les voix partisanes.
1. Les axes structurants
Axe 1 — Levier de souveraineté : la LOI ↔ l'INDUSTRIE. C'est la ligne de partage la plus nette. EPR mise tout sur la loi, mais européenne : Bothorel célèbre DSA/DMA/AI Act comme un « modèle vertueux entre le far west américain et l'omnicontrôle » (M. Thierry Breton) et fait de la fragmentation nationale l'ennemi. LFI-NFP défend la loi/régulation doublée d'une reprise en main de l'État, contre tout laisser-faire industriel (M. Henri Verdier). À l'autre bout, HOR doute que la règle tienne le rythme — « la technologie aura toujours un coup d'avance » (Thiébaut, M. Martin Untersinger) — et parie sur l'industrie et les compétences (Scorpion, Scaf, réinternalisation RH, M. Dominique Luzeaux/M. Emmanuel Marcovitch). RN cumule industrie et commande publique, adossées à une préférence nationale explicite (Roy, Mme Anne Le Hénanff). ECOS occupe une case à part : ni loi ni champion industriel cloné, mais le logiciel libre comme troisième voie de souveraineté (Bonnet, des directeurs des systèmes d’information d’organismes de recherche/M. Bernard Benhamou). SOC et DEM ne tranchent pas : Saulignac ausculte les deux jambes et les trouve boiteuses (gouvernance dispersée M. Henri Verdier, Chips Act raté M. Thierry Breton) ; Latombe pose la question industrielle de l'État — « maîtrise d'ouvrage ou maîtrise d'œuvre ? […] en avons-nous les compétences et les budgets ? » (Mme Soizic Pénicaud) — sans y répondre.
Axe 2 — Rupture avec les hyperscalers ↔ pragmatisme de la dépendance. LFI-NFP est le pôle de la rupture assumée : Cloud Act, FISA, kill switch, contrat DGSI-Palantir, financeurs de Trump — aucun pragmatisme (Taché des représentants en France des Gafam, Saint-Martin M. Henri Verdier). RN est tout aussi maximaliste mais sur un axe national : « exclusivement français », la seule dépendance acceptable est nulle (Roy, Mme Anne Le Hénanff). À l'opposé, EPR assume le pragmatisme du « choisir/aménager ses dépendances » et refuse le bannissement (« se réjouit » qu'on invite Musk « cordialement », M. Thierry Breton) ; HOR et DEM sont sur la même logique d'arbitrage — Latombe justifie la souveraineté par l'enjeu (outils de marché pour l'INA, souverains pour la Cnaf, Mme Soizic Pénicaud), la pluralité de l'offre étant une protection. SOC dérive en cours de commission : parti d'un « équilibre des rapports de force » (M. Henri Verdier), Saulignac finit par redouter une « attaque massive des États-Unis » (M. Nicolas Guillou). ECOS rompt avec les hyperscalers mais refuse aussi le clone européen — « d'autres modèles, notamment ouverts », par-delà les trois blocs (M. Bernard Benhamou).
Axe 3 — Protection/régulation ↔ innovation/technophilie. ECOS est le pôle protecteur radical, seul à faire de l'environnement un axe de souveraineté : 4,4 % de l'empreinte carbone, « décroissance numérique » assumée, procès de l'IA générative (Table ronde, ouverte à la presse, sur les infrastructures numériques/M. Charles-Antoine Beyney/des représentants en France des Gafam). LFI-NFP partage cette critique écologique (Campus IA de Fouju, sobriété, tout-cloud interrogé, M. Arthur Mensch/M. Henri Verdier) et dénonce la « bulle ». EPR veut de la régulation ex ante des IA génératives (Grok, des associations sur le thème de la protection des données personnelle) mais reste technophile et se méfie de la technophobie (M. Thierry Breton). RN est ambivalent : Rambaud réclame des garde-fous pour les mineurs (Mme Maya Noël), Salmon relativise au contraire le ciblage publicitaire (des associations sur le thème de la protection des données personnelle). HOR préfère la transparence et la pédagogie à la régulation dure (traçabilité des sources IA, RGPD-théâtre, mais remède éducatif, M. Martin Untersinger/Mme Mélanie Dulong de Rosnay). DEM tient la redevabilité algorithmique et la protection des personnes (scandale néerlandais, Mme Soizic Pénicaud) sans militantisme. SOC investit surtout la régulation démocratique (ingérences, Macron Leaks, Mme Maud Quessard).
Axe 4 — À charge contre qui ? Clivage révélateur. LFI-NFP et SOC visent d'abord l'État lui-même : dépendance « organisée, voire désirée » (Saint-Martin M. Henri Verdier), arbitrages budgétaires ayant « sacrifié l'indépendance », clouds redondants à 55 M€ (Saulignac M. Emmanuel Marcovitch/Mme Soizic Pénicaud) — puis les GAFAM. EPR vise l'administration américaine (Trump « bras armé », M. Nicolas Guillou), la timidité européenne et la fragmentation nationale. RN double la menace US + Chine (extraterritorialité, caméras, quantique, Mme Anne Le Hénanff) et incrimine le cadre normatif interne (code de la commande publique, absence de préférence). ECOS met en cause un modèle de développement (« ivresse technologique ») plus que des acteurs. À l'inverse, HOR désigne l'utilisateur (« la faille est d'abord humaine », M. Martin Untersinger) et un État à la doctrine floue — jamais les GAFAM — et DEM ne dresse aucun réquisitoire (seule pointe : l'administration qui refuse de publier Parcoursup).
2. Ce qui rassemble, ce qui clive
Rassemble. Personne ne défend le laisser-faire : tous admettent une dépendance/vulnérabilité aux acteurs américains et une forme de régulation des plateformes — la protection des mineurs fait consensus transpartisan (RN Rambaud, EPR Miller via l'analogie tech/tabac). La lucidité sur l'échec industriel européen (Chips Act) est partagée d'EPR à SOC.
Clive. Trois failles majeures. (1) L'échelle : européenne pour EPR (anti-fragmentation nationale explicite), nationale/franco-française pour RN et pour la reprise en main étatique de LFI, « troisième voie » libriste pour ECOS. (2) Le rapport aux US : rupture (LFI, RN) contre pragmatisme du « choisir ses dépendances » (EPR, HOR, DEM), avec SOC qui glisse de l'un à l'autre. (3) La cible : l'État et la gestion publique (LFI, SOC, HOR) contre les GAFAM/US (LFI, EPR, ECOS) — HOR et DEM refusant d'accuser les plateformes. L'environnement est un clivage à lui seul : central pour ECOS et LFI, absent partout ailleurs.
3. Les stratégies de questionnement
Peu de groupes cherchent réellement à s'informer ; la plupart valident une thèse déjà arrêtée.
- Instruction à charge / tribune : LFI-NFP (question-affirmation rhétorique, ancrage « élu-témoin », piège en entonnoir de Taché sur le kill switch) ; RN (Roy : « je n'ai pas besoin de poser la question », des assertions, pas des interrogations) ; ECOS (piège poli des proportions utile/futile : « quelle part va à la recherche médicale, laquelle à l'IA générative ? » M. Charles-Antoine Beyney).
- Validation par témoin allié : EPR (Bothorel « boit les paroles » de Breton, instrumentalise Heydemann contre la fragmentation, et teste la portée individuelle des sanctions : peut-on encore s'abonner à Netflix, à Orange ?) ; DEM (Latombe fait conforter par une experte sa souveraineté graduée) ; HOR (Thiébaut fait endosser sa « faille humaine »).
- S'informer vraiment : registre présent chez HOR (expertise technique civilo-militaire M. Dominique Luzeaux), SOC (chiffres du Chips Act, mécanique des sanctions) et DEM (questions denses et précises) — mais toujours orienté vers une conviction préalable.
- Contre-pied : singularité du RN Salmon, qui démonte la prémisse de l'audition en banalisant le ciblage (des associations sur le thème de la protection des données personnelle).
4. Tableau récapitulatif
| Groupe (voix) | Axe 1 — Levier | Axe 2 — Rapport aux US | Axe 3 — Régul. ↔ innovation | Axe 4 — À charge contre |
|---|---|---|---|---|
| ECOS (14 q. / Bonnet) | Le libre (ni loi ni champion) | Rupture, mais refus du clone européen | Protection max + sobriété/décroissance | Le modèle technophile (+ GAFAM) |
| EPR (13 q. / Bothorel) | La loi européenne | Pragmatisme, anti-bannissement | Régul. ex ante mais technophile | Admin. US + timidité UE + fragmentation nationale |
| LFI-NFP (8 q. / 3 dép.) | Loi/régul. + reprise en main de l'État | Rupture assumée | Protection forte + critique de la bulle/écologie | L'État (dépendance organisée) + GAFAM |
| SOC (6 q. / Saulignac) | Ni l'un ni l'autre tranché (bonne gestion) | Pragmatique → dérive méfiante | Régulation démocratique (ingérences) | Gestion publique + US + UE |
| HOR (5 q. / 2 dép.) | L'industrie / les compétences | Pragmatisme « choisir ses dépendances » | Transparence/pédagogie > régul. dure | L'utilisateur + État flou (pas les GAFAM) |
| RN (4 q. / 3 dép.) | Industrie + commande publique franco-française | Maximalisme national (dépendance nulle) | Ambivalent (mineurs oui / ciblage relativisé) | US + Chine + cadre normatif interne |
| DEM (2 q. / Latombe) | Loi et industrie (question ouverte) | Pragmatique différencié (selon l'enjeu) | Redevabilité algorithmique, sans militantisme | Aucun réquisitoire |
Sources : fiches de groupe /Users/jeremy/Documents/GitHub/Citoyen/numerique_IA/transcript/2-synthese/carte-politique/{ecos,epr,lfi-nfp,soc,hor,rn,dem}.md et leurs dossiers _dossiers/.json (codes cr = auditions du corpus). Rappel : carte adossée aux seules questions de députés de groupe ; le questionnement de la rapporteure Chatelain et du président Latombe n'y est pas comptabilisé.*