La part du citoyen

10 mars 2026 · réunion n°3

Mme Maud Quessard, directrice du domaine euratlantique à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem)

MQMaud Quessard

Table ronde d'ouverture de la commission d'enquête (réunion n°3), présidée par M. Philippe Latombe. Mme Quessard y est entendue aux côtés de M. Robin Berjon (informaticien, ex-vice-président du New York Times, projet Eurosky) et de M. David Chavalarias (CNRS-EHESS). La présente synthèse centre le propos sur Mme Quessard, en situant sa contribution dans le diagnostic collectif du panel.

Qui est auditionné

Mme Maud Quessard dirige le domaine euratlantique de l'Irsem, l'institut de recherche stratégique de l'École militaire. Elle intervient « en [sa] qualité d'analyste politique » et de politiste, avec un angle géopolitique et euratlantique : rapport entre le politique et la Silicon Valley, circulation des idées politiques, compétition entre puissances. Elle apporte donc au panel la lecture stratégique et diplomatique, là où Berjon traite l'architecture des infrastructures et Chavalarias la mécanique des réseaux sociaux.

La substance

Sa thèse centrale : au cours des quinze dernières années, les infrastructures numériques sont devenues « d'autant plus stratégiques qu'elles sont vulnérables », et le système mondial s'est structuré autour d'acteurs privés transnationaux capables de contrôler simultanément « le contenant et le contenu ». Elle nomme cette configuration inédite une « souveraineté partagée entre États et entreprises technologiques » et parle de « Big Tech Nations » maîtrisant l'ensemble du digital stack (infrastructures physiques, logicielles, plateformes d'intermédiation).

Ses chiffres marquants portent sur l'asymétrie euro-américaine. Sur le cloud : AWS détient 37-38 % du marché mondial, les trois premiers acteurs 73 %, quand OVHcloud, référence européenne, plafonne à 1-2 % et reste « 100 fois plus petit qu'Amazon » — d'où sa formule, « nous sommes des nains numériques ». Sur l'IA : les États-Unis réalisent 60 % des investissements pour 26 % du PIB mondial, la Chine 20 % pour 17 %, l'Europe seulement 10 % pour 16 %. Comme Berjon, elle juge que « hystériser » le débat sur l'IA fait partie du problème et détourne l'attention.

Ses positions clés : elle qualifie les Big Tech de « puissances sans principes » (sans principes normatifs, car elles contournent le droit avec l'appui du politique) et distingue les Gafam — anciens partenaires diplomatiques de Washington — d'une Big Tech désormais « politisée » et « à la solde » du gouvernement Trump. Face à cela, elle refuse le fatalisme : « Ce n'est pas le combat de David contre Goliath. » Elle plaide pour des leviers asymétriques et un contrôle « par la norme », en s'appuyant sur le Brésil, présenté comme un « laboratoire » (institutions calquées sur les États-Unis, Cour suprême ayant suspendu X en août 2024), et sur des alliances entre puissances intermédiaires démocratiques (Canada, Brésil).

Les enjeux et les confrontations

Le président Latombe ouvre le seul vrai frottement : il reproche au panel d'avoir « essentiellement évoqué le passé », l'élection de Trump étant « finalement assez ancien[ne] », et injecte un fait d'actualité — la stratégie cyber de Trump transférant la cyberdéfense au privé avec capacité offensive. Quessard rebondit fermement : « Trump se livre actuellement à une privatisation de l'État », vise le transfert du Cybercom à des acteurs privés, souligne que le mot « offensif » est « le mot-clé », et avertit que le pouvoir ainsi acquis « ne se dissipera pas » même en cas d'alternance — « Ils ne poursuivent plus uniquement un objectif commercial. »

La rapporteure Chatelain l'interroge précisément sur le Brésil et la chronologie de la suspension de X (avant ou après Trump) ; Quessard répond avec précision (août 2024, Musk déjà très puissant). En revanche, à la question frontale du député Saulignac (SOC) sur d'éventuelles « collusions » ou « liens directs » entre Big Tech et « formations politiques françaises », elle esquive partiellement : elle confirme des cas documentés « mais pas forcément en France », puis renvoie aux liens entre droite nationaliste américaine, Orban et droites européennes — sans nommer de parti français. Une tension interne mérite d'être notée : très volontariste sur l'ensemble, elle concède une quasi-impuissance sur les câbles sous-marins — « je ne pense pas que nous puissions maîtriser les câbles », « Meta dispose d'un monopole dans ce domaine ».

Ce que l'audition apporte au dossier

Quessard fournit la charpente géopolitique du dossier : les Big Tech comme quasi-États (« Big Tech Nations »), la privatisation en cours de l'appareil régalien américain (Cybercom), et l'idée que le contrôle est possible par la norme et la justice, preuve à l'appui (Brésil). Elle désigne des responsabilités précises — la politisation des plateformes, la collusion campagnes/financements — et défend une doctrine : sortir du face-à-face perdu d'avance pour bâtir des alliances démocratiques et activer des leviers asymétriques. Elle ouvre aussi deux angles peu traités : la protection physique des data centers en temps de guerre (localisation, risque de disparition des données) et l'angle mort environnemental (eau, énergie, délocalisation « cynique » vers les pays du Sud). Le tout converge avec le message du panel : les solutions coûtent peu, ce qui manque est la volonté politique.